Trois tentations

Les trois tentations du Christ représentent à mon sens trois obstacles majeurs sur le chemin spirituel. S’adressant à sa part humaine, les tentations du Fils de l’Homme sont celles de l’humanité toute entière : nous pouvons en déduire que tout comme Lui, nous rencontrerons des obstacles qu’il faudra dépasser.

Je prends ici l’évangile selon Saint Luc, où l’ordre des trois tentations convient mieux à mon propos que celui donné par Saint Matthieu (la deuxième et la troisième sont inversées).

Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. »

Lc 4.3

La première tentation est celle qui consiste à placer ce qui est d’ordre matériel, non pas seulement la nourriture, au dessus du spirituel.

C’est la tentation la plus basique et aussi la plus reconnaissable. Est-ce pour autant celle à laquelle il est le plus facile d’échapper ? L’attrait du confort, de la nourriture à outrance, se perdre dans les loisirs ou dans le sexe : tout cela est accepté, et même encouragé dans notre société athée et matérialiste.

On place ainsi le corps au-dessus de l’esprit. L’âme se perd dans les sensations extérieures et en oublie son caractère spirituel, si elle l’a jamais connu : en quelque sorte, elle se perd hors d’elle-même. Dans cet état des choses, le chemin spirituel bien souvent n’existe pas. On nie l’existence de Dieu et de l’âme, et l’homme devient esclave des choses. Il est difficile pour beaucoup de gens de comprendre que cet état d’esprit n’a rien de naturel ni même de logique, mais qu’il s’agit au contraire d’une philosophie inculquée dès notre plus jeune âge, avant même que nous ayions pu développer notre sens critique. La théorie sous-jacente aux programmes scolaires (notamment dans les domaines scientifiques) est que Dieu est une hypothèse dont la science peut se passer : dans une remarquable inversion logique, c’est Dieu, la cause première, qui devient contingente, et non pas notre univers. Ainsi les enfants qui visitent le musée de l’Homme à Paris peuvent apprendre que l’humain est apparu il y a quelques millions d’années sur Terre par hasard. Aux faits scientifiques, on ajoute une opinion personnelle.

Il se peut aussi que malgré cette inversion de l’ordre matériel / spirituel, certains, et cela a été mon cas, cherchent tout de même des réponses aux questions de la vie. Mais tout est fait pour éloigner d’une recherche et d’une voie sérieuse, et on se perd facilement dans des aspects extérieurs : on peut croire que l’on sera sauvé en priant et « en rabâchant comme des païens », en accumulant les workshops et les weekends méditation, ou en faisant confiance à des pendules et à des petites pierres (aux couleurs des chakras, c’est joli). Et puis il est certain que lorsque le groupe de la Grue Joyeuse organise une rencontre avec un chaman népalais avec cérémonie du feu (je n’invente rien, je viens de recevoir une newsletter à laquelle je ne me suis jamais inscrite – RGPD bonjour), c’est tout de suite plus dépaysant que d’aller à l’église du coin.

Après avoir dépassé le matériel / corporel, il s’agit ensuite d’affronter les désirs de l’âme.

Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux.

Lc 4.6

Ici, le moteur est le pouvoir et la soif de reconnaissance : l’âme cherche à s’affirmer. La tentation du pouvoir peut prendre plusieurs visages : on y voit évidemment en premier le pouvoir politique ou économique. Mais la connaissance peut aussi donner lieu à des abus de la part de ceux qui en détiennent les clés et qui refusent de les donner, en maintenant ainsi le peuple dans l’ignorance ; ou encore la séduction, forme de pouvoir plutôt féminine… Il s’agit de s’affirmer face aux autres en un rapport de domination. L’âme se nourrit exclusivement du regard de l’autre et n’existe pas sans lui.

Si je voulais faire un lien avec la Tradition primordiale, je dirais qu’il s’agit de la tentation du kshatriya (classe guerrière et royale), par opposition à la première qui est la tentation du vaishya (ou hylique), et la troisième qui est celle du brahman, classe sacerdotale.

Mais je m’égare.

Après ces deux tentations, il reste donc à mon sens la plus subtile : la tentation du pouvoir spirituel.

Puis le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder ;
et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. »

Lc 4.9-11

Ici, on se place symboliquement au-dessus du Temple : c’est à dire, à la place qui revient à Dieu. Puis on tente de Le faire obéir à notre volonté, ou plutôt à nos caprices d’enfant.

C’est la tentation du magicien ou de l’occultiste, par exemple, qui invoque les anges et prononce les noms de Dieu sans crainte : c’est la voie de la soi-disant « haute magie ». C’est aussi la voie des gnostiques qui prétendent que la Création est mauvaise, celle de ceux qui prétendent que nous sommes un fragment du divin perdu dans l’immanence du monde, ou ceux qui refusent les rituels de l’Église et finissent par les parodier sans le vouloir.

Ainsi pour prendre l’exemple d’une certaine tradition que je ne citerai pas, au dernier stade, l’initié étant passé de l’ombre à la lumière, il est libre de porter son chemin spirituel où il le souhaite. Mais ce chemin est une voie solitaire (Via Solis) : et même s’il est dit qu’il doit être comme un enfant afin d’entrer dans le royaume divin, cet avertissement est-il pris au sérieux, s’il n’a que sa propre conscience pour le diriger ? On n’est jamais seul sur un véritable chemin spirituel, car l’Esprit Saint nous guide : ce terme de « Via Solis » résume pour moi exactement le contraire. Pas de Dieu : uniquement l’âme et son ego qui se prend pour Dieu. Ce chemin est une voie de liberté, mais une fausse liberté offerte par le mensonge.

Ici aussi, l’âme se perd en elle-même, mais d’une façon différente de la précédente tentation. Là où la tentation du pouvoir dans le monde a pour objet extérieur les autres âmes, ici l’objet extérieur sur lequel l’âme veut montrer son pouvoir est Dieu Lui-même.

Cette troisième tentation peut aussi être celle d’hommes qui, contrairement aux occultistes qui usurpent le pouvoir spirituel, ont véritablement reçu un pouvoir des mains de Dieu, mais n’en font pas bon usage. L’Église, par exemple, en a connu, et en connaît encore, malheureusement…

En résumé, chacun est susceptible de céder à l’une ou l’autre de ces trois tentations. Dieu nous connaît et sait comment nous faire croire en Lui ; mais son adversaire nous connaît aussi très bien, et sait précisément comment nous faire chuter. Et il est facile de se dire que l’on y résistera, si nous ne sommes pas confrontés à un cas concret ; mais comme bien souvent la pratique n’est pas la théorie. Nous avons chacun nos tentations intérieures et nous ne sommes pas conscients de ce que nous sommes en totalité.

Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas.

Rm 7.19

Que faire ?

La première étape selon moi est de réaliser l’existence de ses failles intérieures : il faut porter un miroir en face de soi et s’étudier. C’est le chemin proposé par exemple par le bouddhisme, ainsi que par l’occultisme.

C’est un bon début, et même indispensable. Cependant, le chemin chrétien ne s’arrête pas à cette connaissance de soi-même : car on se rend vite compte que l’on lutte contre des forces bien plus puissantes que soi, qui modèlent notre inconscient et notre vie entière. Comment lutter contre le désir de pouvoir ou contre le désir sexuel, contre soi-même et sa part d’ombre ? Qui le peut vraiment, hormis les saints ?

Il faut solliciter une aide extérieure, ce que ne propose pas un simple chemin de connaissance intérieure.

Ainsi, celui qui entend les paroles que je dis là et les met en pratique est comparable à un homme prévoyant qui a construit sa maison sur le roc.

La pluie est tombée, les torrents ont dévalé, les vents ont soufflé et se sont abattus sur cette maison ; la maison ne s’est pas écroulée, car elle était fondée sur le roc.

Mt 7.24-25

Si notre âme est suffisamment ancrée dans la Parole de Dieu, par la prière, l’amour du prochain et de Dieu, l’oraison… alors le diable ne peut nous tenter. S’il le peut, c’est que nous nous sommes éloignés de Dieu, et à ce moment là, il faut revenir. Le chemin spirituel consiste peut-être en cela : s’éloigner, revenir, puis chuter à nouveau…

Il faut aussi comprendre et réaliser en quoi ces tentations nous éloignent du Royaume, et en quoi elles sont véritablement mauvaises pour nous : non pas parce que nous obéissons à une loi extérieure (ce qui serait la logique de l’Ancien Testament, où l’homme obéit car il ne peut pas encore véritablement comprendre), mais parce que de nous-mêmes, nous comprenons que le péché nous éloigne de Dieu et de notre dignité intérieure. Et nous voyons véritablement qu’il s’agit d’un tissu noir qui recouvre le cristal de notre âme (cf Sainte Thérèse d’Avila) et l’empêche de recevoir la lumière.


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