
Nous ne nous connaissons pas. Ce constat est une évidence, sans quoi Socrate ne nous aurait pas ainsi enjoints à l’introspection. Notre corps fonctionne de lui-même sans que nous ayons connaissance de ses mécanismes intimes ; notre âme s’égare en émotions, désirs et rejets, nos pensées surgissent sans que nous ayions sur elles le moindre contrôle, et notre esprit nous semble inaccessible. Notre situation déchue est la suivante : pourtant faits à l’image et à la ressemblance de Dieu, qui se connaît lui-même parfaitement en son Logos, nous sommes devenus étrangers à nous-mêmes. Par un geste que nous pensions être de liberté, nous nous sommes exilés du Paradis où nous connaissions le monde et les dieux : et tournés vers la circonférence plutôt que vers le centre, nous nous sommes enfermés dans la matière et la mort.
Si c’est se tourner vers l’extérieur qui nous a perdus, alors le mouvement inverse peut nous sauver. L’esprit doit cesser de se perdre dans les formes extérieures et s’examiner.
« Γνῶθι σεαυτόν ». Ou ainsi que le disaient les alchimistes, V.I.T.R.I.O.L : Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem. Visite ta terre intérieure, en rectifiant / redressant, tu trouveras la pierre cachée, la pierre philosophale, celle qui te donnera l’immortalité. Tournons notre regard vers l’intérieur afin de découvrir en nous ce qui ne meurt pas : c’est à dire, ce qui est purement spirituel. Si nous examinons notre âme, c’est dans le but de la purifier afin que la lumière de l’intellect puisse éclairer le château intérieur. Nous ne contemplons pas notre psychologie pour le plaisir de la connaître : il faut rectifier, c’est à dire purifier, éliminer ce qui bloque le passage de la lumière. Il ne faut pas rester au niveau de la connaissance psychique, (et c’est souvent là l’écueil des techniques de développement personnel ou de certaines formes de spiritualité), car le but est de dépasser le psychique afin qu’il ne soit pas un obstacle à la réception de la lumière spirituelle. Purifier son âme (et son corps, qui est la forme extérieure de l’âme) afin d’attendre la lumière : Sainte Thérèse d’Avila et le Bouddha Shakyamuni ne disent pas autre chose. C’est l’examen de conscience pratiqué par les chrétiens ; c’est « vipassana », voir les choses telles qu’elles sont, et dépasser notre ignorance. « Sabbe dhamma anatta ». Même si le Bouddha niait l’existence de ce centre immortel en l’être humain, cela reste vrai : « tous les phénomènes sont sans Soi ».
En se détournant de Dieu, c’est à dire en se détournant du spirituel, Adam a perdu la connaissance profonde du centre de son être, qui lui donnait le droit légitime de régner sur la création et de pouvoir nommer chaque créature. Il savait qui il était : c’est à dire, il connaissait la Parole que Dieu avait prononcée pour le créer, son archétype spirituel. Il se connaissait lui même dans le Verbe éternel.
Mais suite à la chute du premier des hommes, nous avons perdu cette connaissance – cette gnose parfaite. Nous ne connaissons plus notre propre parole créatrice.
Nous pouvons chercher extérieurement cette parole comme les magiciens, nous pouvons tenter de recréer le langage primordial comme les hommes de Babel, mais c’est en vain : la parole est en nous.
Si la parole est perdue pour nous, elle ne l’est bien entendu pas pour Dieu, sans quoi nous n’existerions même pas : et notre travail ici est de la retrouver. Nous devons comprendre qui nous sommes, notre archétype personnel unique, et contribuer ainsi à l’œuvre de Dieu. Et lorsque nous approcherons cette racine en nous, nous agirons dans l’harmonie des choses, comme le faisaient Adam et Ève, et non de façon égoïste. Nous réaliserons le bien selon ce que Dieu a prévu pour nous, et nous transmettrons sa Parole par nos actes.
Nous ne la cherchons pas pour que la création nous obéisse, mais elle nous obéirait pourtant si nous la retrouvions :
Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît.
Mt 6.33
Ainsi, comme le dit Saint Paul, lorsque nous connaîtrons Dieu comme Dieu nous connaît en lui-même, alors nous aurons parcouru le chemin. Comme le disaient encore les alchimistes, avant de pouvoir transformer la matière, il faut se transformer soi-même.
Et d’où la question à se poser sur ce que l’on accomplit : cela me rapproche-t-il de moi-même ? Est-ce que j’agis selon mon être spirituel, est-ce que je laisse parler le Verbe en moi ?
Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : “Appelle les ouvriers et distribue le salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers. »
Mt 20.8
Nos actes nous mènent vers notre être, ou bien nous en éloignent. À la fin des temps, nous recevrons la rétribution de nos actes. Notre être éternel en Dieu jugera notre être temporel et lui demandera s’il mérite sa place auprès de lui.
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