
Je profite de mes vacances pour lire. Des sujets intéressants, d’autres beaucoup moins, ou disons, qui prêtent à réfléchir même si je ne suis pas d’accord avec l’auteur.
Je me suis longtemps intéressée au bouddhisme ainsi qu’à un mouvement de pensée qui place la « Tradition » au coeur de sa réflexion.
Du point de vue des auteurs de la « Tradition », comme Guénon ou Schuon, toutes les grandes religions sont valides et ne sont que différentes manières d’exprimer une même vérité supra-religieuse. Toutes sont rattachées à la « Tradition primordiale » en ce qu’elles ne reflètent pas des pensées simplement humaines mais sont reliées au transcendant – qu’ils n’appellent pas « Dieu » mais simple « Principe ». Il faudrait essayer de comprendre chaque religion en son coeur, son « ésotérisme » afin de réaliser qu’elles disent toutes la même chose et ne sont que différents chemins vers le même but. Chacune est complète en elle-même et est une voie vers la vérité.
C’est une simple théorie, beaucoup ont tendance à l’oublier, et d’ailleurs très en phase avec le relativisme de notre époque, mais tout simplement, il faut reconnaître que cette théorie ne semble pas en phase avec la réalité. La « vérité » exprimée par le bouddhisme Theravada, qui ne reconnaît pas l’existence d’un Dieu créateur, ni même d’un « Principe », comment se rattache-t-elle à une quelconque « Tradition primordiale » ?
D’autre part, comment reconnaître qu’une religion est reliée à un quelconque principe transcendant ? Sur quels critères ? Il me semble que quoi qu’ils en disent, le critère du nombre de croyants, ou de l’ancienneté de ces religions est celui retenu par les traditionalistes. Ainsi l’hindouisme est forcément une expression de la Tradition puisque l’on considère qu’il s’agit de la religion la plus ancienne toujours connue à l’ère actuelle – même si l’hindouisme d’aujourd’hui n’a plus grand chose à voir avec le védisme d’il y a cinq mille ans. Ou encore l’islam, considéré par les traditionalistes comme la dernière religion de notre « cycle » actuel. Sur quels critères hormis le nombre qui y croient ?
La distinction entre « ésotérisme » et « exotérisme » ne s’applique pas non plus à toutes les religions et n’a donc pas lieu de s’imposer comme une catégorie globale. Pas d’« ésotérisme » ni même de concept d’initiation dans le bouddhisme Theravada. Pas d’ésotérisme non plus dans le christianisme.
Les faits historiques aussi posent problème. L’existence historique du bouddha Shakyamuni n’est toujours pas démontrée, et ce qu’il a réellement enseigné non plus. Le message du bouddhisme Theravada et du Mahayana n’est pas du tout le même, et il est certain que le bouddhisme du Sud a été influencé par d’autres courants de pensée avant de s’implanter dans les divers pays que l’on connaît. L’islam, auquel se sont convertis Schuon et Guénon, ne résiste pas à l’analyse historique (et ils le savaient sans doute, contrairement à la majorité des musulmans). On ne peut croire aux mythes que disent sur elles-mêmes ces religions que si l’on met de côté sa raison pour occulter le flou historique ainsi que les mensonges sur lesquelles elles se sont basées.
A l’opposé de cette vision relativiste des choses, on peut aussi affirmer qu’il existe une Vérité. Que cette Vérité n’est pas en contradiction avec elle-même, et qu’elle ne s’adresse pas qu’aux élus qui seraient suffisamment intelligents pour comprendre. Certains peuvent la comprendre, l’approfondir de différentes manières, sans qu’il y ait lieu de parler d’ésotérisme.
Donc à l’inverse de la vision relativiste, le christianisme n’affirme pas plus que ce que l’on peut constater : chaque religion détient une part de vrai et peuvent aider les hommes à progresser. Si je reprends le concept de la Tradition Primordiale, si elle est la religion d’Adam, si elle est Adam lui-même, alors cette Tradition ne peut s’affirmer complètement qu’à travers le second Adam : Jésus. Seul le Christ est la Vérité. La religion chrétienne, à travers ses différentes formes, essaie d’exprimer une part de cette inépuisable Vérité. Si par ailleurs on a foi dans la Vérité qu’est le Christ, on ne peut pas admettre que Dieu ait inspiré la création de religions qui méconnaissent, ou pire nient, son existence.
Pour le reste, chaque homme portant en lui l’image de Dieu, il est certain que la réflexion humaine, l’expérience spirituelle donneront lieu à des bribes de vérité entraperçues. D’où la formation de beaucoup de religions et de leurs textes, parfois inspirés par Dieu à travers l’homme, parfois pas du tout.
Évidemment, il y a une part de foi personnelle là-dedans. Mais cette vision des choses est beaucoup plus logique que celle qui voudrait que toutes les religions se valent et qu’elles sont complètes en soi. Je ne pense pas qu’il faille transiger avec la vérité pour faire plaisir au monde. Ce n’est pas parce que des personnes sont des milliards à croire quelque chose qu’elles ont raison ; souvent, ce n’est pas de leur faute, mais en raison de l’histoire et de l’éducation.
Je ne sais pas si l’on peut se dire chrétien et ne pas souhaiter du fond du coeur que chaque personne rencontre le Christ et connaisse la Vérité en elle-même. Pour cela, il faut cesser le relativisme. On peut respecter les personnes d’autres religions et leurs croyances, échanger et discuter, sans pour autant affirmer que toutes les religions sont vraies. On peut faire des liens entre les différentes religions : parfois certains concepts sont intéressants et peuvent aider à la compréhension, sans aller jusqu’à les adopter. Aujourd’hui, dans notre époque qui a perdu tout sens de la réalité, affirmer qu’il existe une seule vérité passe pour du dogmatisme. Nous vivons dans l’ère du mensonge. « Chacun sa vérité. »
Il est aussi difficile de se détacher intellectuellement de concepts tel que celui de la « Tradition primordiale » donné par Guénon. Car le piège est que cela donne l’impression d’être quelqu’un d’intellectuel, qui ne fait pas partie de cette plèbe inéduquée à qui il faut des dogmes simples. Cela nous place au-dessus de la mêlée – d’où également ces notions d’ésotérisme qui flattent l’ego. Difficile d’admettre qu’une petite grand-mère qui prie simplement son chapelet et va à la messe tous les dimanches en sache plus que ces grands initiés. Voilà pourquoi l’orgueil est tant décrié par la tradition chrétienne : elle éloigne du vrai.
Au final, à les lire d’un œil critique, on voit énormément d’orgueil intellectuel. On s’aperçoit d’un discours illogique qui nie complètement la raison et les faits historiques. On perçoit aussi une nostalgie pour le temps d’avant (quand ?), prétendument un temps de la « Tradition », en oubliant que la vie aujourd’hui n’est que la continuation des siècles avant, que de tout temps les gouvernements ont imposé le mensonge, que l’histoire a été faite de conquêtes et de défaites, que bien des fausses religions sont tombées dans l’oubli.
Dommage cependant que ce discours fasse de plus en plus d’adeptes, même chez des personnes qui se disent chrétiennes. Le raisonnement est pourtant simple : soit on est chrétien, soit on ne l’est pas. Si on l’est, on ne peut pas admettre que les religions qui nient le Christ soient voulues par Dieu – et non simplement tolérées. Si on pense que tout se vaut, alors on ne croit pas dans le Christ et on n’est donc pas chrétien. CQFD.
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