
Pour résumer mes réflexions précédentes : le domaine de l’esprit, et donc de la spiritualité à proprement parler, semble inconnu de certaines religions. D’autres reconnaissent l’esprit mais confondent esprit créé de l’homme et l’Esprit Incréé qui est sa source.
Enfin, parmi les trois religions principales qui connaissent l’existence de l’Esprit Incréé et affirment que « Dieu est Un », seul le christianisme affirme que Dieu est est à la fois Un et trois Personnes.
Ce dogme de la Trinité, fondement de la religion chrétienne, est aussi le plus « ésotérique » et le plus difficile à comprendre, si tant est qu’on puisse affirmer le comprendre. Voilà pourquoi il est si violemment combattu par ceux qui affirmant un monothéisme, ne le comprennent pas et n’y voient qu’un polythéisme caché ; ou bien ignoré et ridiculisé, ramené à un vague besoin psychologique, par les athées et les tenants du psychologisme moderne, qui voient dans le Père une invention représentant le ‘sur-moi’.
Il est malheureusement évident que pour nombre de chrétiens, cette doctrine est mal ou pas comprise du tout. Les réflexions de Saint Thomas d’Aquin, notamment sur la notion de « personne » comme relation, même si elles sont très claires et peuvent être éclairantes intellectuellement, ne résonnent pas vraiment avec notre expérience habituelle.
Pour autant : si l’Homme est fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, nos expériences spirituelles doivent pouvoir nous éclairer, au moins un peu, sur ce qu’est Dieu en lui-même, et ce que signifie ce dogme qui nous a été révélé. Je propose ci-dessous quelques réflexions personnelles en ce sens, qui bien sûr ne sont qu’un petit commencement de compréhension et ne prétendent pas être autre chose que des idées proposées à la réflexion de chacun.
Je laisse de côté la question du Sur-Être ou de l’Essence Divine en elle-même. Toutes les tentatives de décrire ce qui se trouve au-delà de l’Être finissent inévitablement par conceptualiser ce qui par nature ne peut pas l’être. Le Sur-Être nous est inaccessible intellectuellement, car nous raisonnons par concepts.
Partons du Père : IL EST CELUI QUI EST (YHWH). Il est : l’Être primordial, incrée et infini. Il est l’Essence Divine en tant que Concepteur.
Lorsque l’Essence Divine prend conscience d’elle-même, alors elle engendre son Concept d’elle-même : le Fils. Il est la connaissance que l’infini et l’absolu a de lui-même : le Fils est la Lumière réflexive et sans limite qui se tourne vers elle-même. Dans cette conscience réflexive, l’Essence Divine devient un « Je ».
De l’UN, Unité du Père, ils sont à présent DEUX. Père et Fils : l’Être source du « Je ». Nous sommes dans la dualité de la conscience, engendrée par une source qu’elle est incapable de voir (le Père), mais qui peut se retourner sur elle-même pour se connaître (le Fils) et engendrer la conscience de Soi.
Pour autant, cette conscience de Soi à la fois sépare et unit. L’engendrement du Fils « produit », « spire » nécessairement une troisième « entité ».
Car la conscience, ayant compris qu’ils sont DEUX, les contemple, à la fois unis et séparés : voilà la naissance du TROIS qui contemple le DEUX.
Reprenons : l’Unité se considère en elle-même, UNE.
Dans la Dualité, nous avons le Concepteur et le Concept.
Dans le TROIS, nous sommes dans la conséquence logique de la Dualité : à savoir, la Non-Dualité : non pas l’unité de l’Essence Divine, mais la Non-Dualité de l’Esprit Saint qui voit le Père et le Fils comme unis, une seule et même Essence, et pourtant deux personnes distinctes. Comme le dit la liturgie : « …dans l’unité du Saint-Esprit » : unis par cet amour, ce lien, qui fait que deux paraissent un. Si le Père est le Concepteur, le Fils le Concept, alors le Saint-Esprit est la Conception, lien entre les deux, l’espace qui permet au Concept d’être engendré.
Dans l’Homme, fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, on peut donc comparer le Père à la source inconnaissable de notre être : inconnaissable au sens où notre conscience ne peut pas remonter plus loin que notre « Je » qui ne peut pas connaître sa source. Le Fils peut être comparé à notre conscience qui dit « Je », mais qui en nous, est incapable de se retourner sur elle-même.
Le Saint-Esprit peut être comparé à une autre forme de conscience accessible à l’homme, celle que l’on atteint par exemple par certaines formes de médiation : c’est la conscience qui unifie sujet et objet, une conscience qu’on appelle ainsi « non-duelle ». Cet espace est parfois assimilé au ciel bleu sans nuages, un espace sans limites, qui donne naissance à toute sortes d’objets que l’on peut observer, dont notamment le fameux « moi ». Pour autant, dans l’être humain, ce « moi » n’est pas une illusion, il est juste incomplet et imparfait : seul Dieu nous connaît vraiment entièrement.
Encore une fois, ce ne sont que des comparaisons et non pas l’affirmation que le Père, le Fils, le Saint-Esprit sont ceci ou cela en nous. Je pense juste que ces comparaisons peuvent aider à comprendre « une essence et trois personnes ». Pour ceux qui en ont fait l’expérience, on peut remarquer que même chez l’être humain, la conscience qui dit « Je » et la conscience non-duelle peuvent tout à fait être qualifiées de personnes distinctes : selon celle qui prédomine, nous n’agissons pas, nous ne parlons pas de la même façon, nous percevons les choses différemment. Et pourtant, nous sommes toujours un seul et même être. A notre petite échelle, le mystère divin se reflète dans le mystère de l’être humain.
Enfin, cette conscience non-duelle est elle-même issue de la conscience duelle qui sépare sujet et objet, et ne lui est pas logiquement antérieure. Nous voyons ici l’erreur des religions orientales (bouddhisme, taoïsme entre autres) qui prennent cet espace sans limites pour le fondement de l’Être, alors que ce fondement ontologique est à chercher au niveau du Père, l’inconnaissable source. On voit aussi pourquoi Jésus dit : « Nul ne va au Père sans passer par moi » (Jn 14.6).
On pourrait résumer ainsi : pour les religions orientales, il y a d’abord la non-dualité, assimilée à l’unité, qui donne naissance à la dualité des objets et des sujets, et donc à la multiplicité. Pour le christianisme : il y a d’abord l’unité, puis la dualité, puis la non-dualité qui contemple la dualité. Cela semble similaire, sauf que si l’on considère la non-dualité comme origine première, on ne sait pas par quel moyen apparaît la multiplicité des êtres ; à moins de postuler un Être premier, cause invisible (réellement in-visible, que l’on ne peut pas voir), qui est bien la source de l’apparition de la multiplicité. Cette source implicite est révélée par le dogme chrétien. De plus, nous ne sommes pas situés au même niveau ontologique : la non-dualité postulée comme première est immanente au créé, alors que l’Être premier, le Père, est transcendant. Et cet Être contient en lui-même des relations : l’Infini en relation avec lui-même ; ce qui explique la place prédominante donnée à l’amour par le christianisme.
Concernant le cheminement spirituel, il est l’inverse du cheminement créateur : par l’Esprit Saint, nous allons au Fils, qui nous conduit au Père. Dans la perspective orthodoxe, le Fils reflète le Père, l’Esprit Saint reflète le Fils. L’Esprit Saint, quant à lui, a son image dans chaque personne humaine sanctifiée ; c’est pourquoi la Vierge Marie est l’image du Saint Esprit par excellence.
Ainsi dans le domaine du créé, la multiplicité des images est unifiée par l’Esprit Saint. Le Fils, lui, image unique, est l’unicité qui rassemble la multiplicité : il unifie la nature humaine, après l’avoir sauvée. Nous sommes Un dans le Fils, grâce au Saint-Esprit qui permet, par sa non-dualité, d’unifier le multiple. C’est l’action de la Pentecôte, suite logique de l’Incarnation : elle permet à la multiplicité des personnes humaines d’être déifiées. Sous l’action du Saint-Esprit, on voit que notre « moi » a tendance à s’effacer, pour laisser agir le Christ en nous : mais nous restons nous-mêmes, et nous sommes à la fois un et plusieurs.
Ces brèves considérations terminées, j’espère que cela montre d’une certaine façon que le dogme chrétien de la Trinité n’a rien d’illogique, au contraire. Il n’est certes pas aisé à comprendre, et d’ailleurs impossible à comprendre intellectuellement dans son intégralité, car il nous est impossible de saisir ce qu’est Dieu en lui-même. Je ne sais pas si ces quelques réflexions pointent vers le vrai, mais il reste qu’il y a une possibilité pour l’être humain d’expliciter quelque peu, philosophiquement et métaphysiquement, le dogme chrétien, comme de nombreux théologiens l’ont fait. Dieu ne nous aurait pas donné notre intelligence et ce dogme si nous étions totalement incapables de le méditer. Ces explications sont toujours partielles, car nous ne voyons pas la vérité dans son intégralité, mais chacune peut apporter sa part d’éclairage.
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