
En ce jour de fête de l’Ascension du Seigneur, à la messe à laquelle j’assistais, le prêtre faisait remarquer avec justesse à l’assemblée que parmi toutes les nombreuses dévotions, neuvaines, chapelets et autres qu’affectionnent les chrétiens, le grand oublié est l’Esprit Saint. Hormis ces dix jours entre l’Ascension et la Pentecôte, où fleurissent les neuvaines qui lui sont dédiées, il est vrai que l’on a tendance à reléguer le Saint-Esprit de côté. On n’y pense pas ; on ne le prie même pas, ou très peu.
Mais est-ce bien normal ? La spiritualité catholique a tendance à se concentrer exclusivement sur le Christ, au détriment du Saint-Esprit. Pourtant, si le Christ rejoint le Père et semble nous quitter, c’est aussi pour que l’Esprit vienne.
Quel est pourtant le but de la vie chrétienne ? Selon Saint Séraphim de Sarov, saint orthodoxe du XIXème siècle, il s’agit « d’acquérir l’Esprit-Saint ». Par l’Esprit de Dieu qui vient habiter en nous, nous devenons saints, et nous sommes alors transfigurés à l’image de Dieu. Dans notre processus de rédemption, n’oublions pas non plus que nous ne pouvons pas connaître le Christ, et avoir la foi, si l’Esprit ne nous la souffle pas dans nos cœurs. L’Esprit nous montre le chemin vers le Fils, qui nous révèle le Père. Comment connaître le Fils, si ce n’est par l’Esprit ?
Alors pourquoi donc négliger l’Esprit Saint ? Une de mes hypothèses est que tout simplement, la foi catholique ne le comprend plus.
Je lisais récemment dans un des ouvrages de Vladimir Lossky, théologien orthodoxe du XXème siècle, que selon lui, une des différences entre la théologie trinitaire d’Occident et celle d’Orient est celle-ci : les catholiques (ou disons, la théologie thomiste, majoritaire de nos jours) se basent sur l’essence divine, ou l’unité de l’essence, pour expliquer comment en découlent logiquement, par génération ou procession, les Personnes divines. Cela va à peu près tant qu’on parle du Père et du Fils : la relation qui les unit est une relation de parenté. Cela reste accessible et compréhensible pour tout le monde. Mais ensuite ? On bloque sur le Saint-Esprit. On peut certes répéter par coeur la formule : il procède du Père et du Fils, certes, mais cela ne nous parle pas du tout concrètement. De plus, une relation qui est une personne, une personne qu’on ne peut définir que par une relation, cela nous parle encore moins.
À l’inverse, Lossky explique que la théologie orthodoxe (inspirée des Pères de l’Église, en commun avec les catholiques) partent des Personnes. De ces Personnes, on peut alors décrire logiquement l’essence divine : car on n’a jamais vu une essence par elle-même, si ce n’est appartenant à une personne. Trois Personnes : Père et Fils, et Saint-Esprit ; ce dernier procédant directement du Père et n’ayant donc pas une moindre importance par rapport au Fils. Acceptons donc que le Saint-Esprit soit une Personne divine, sans trop nous préoccuper pour le moment de ce que cela nous dit sur l’essence divine. Et essayons de le connaître par ses actions, plutôt que de rationaliser.
Petit aparté : cette tendance à considérer l’essence divine en elle-même est peut-être aussi une des raisons historiques de l’essor de l’ésotérisme occidental. Après tout, si les Personnes sont secondaires, et l’essence primordiale, pourquoi ne pas juste se contenter de l’unité de l’essence, de l’Un platonicien ? Si l’alchimie, l’occultisme, la maçonnerie, et autres, se sont développées en Occident sous un vernis chrétien, n’est-ce pas aussi parce que notre côté rationalisant, oubliant le mystère, n’a accepté que ce qu’il pouvait comprendre ? À savoir, une essence divine, accessible par la pensée, donnant naissance à des Personnes ; mais non pas des Personnes partageant une même essence ; la « trinité suressentielle », « au-dessus de l’essence », selon les termes du Pseudo-Denys. Et dans cette logique, le Saint-Esprit étant le plus complexe à comprendre, il n’est pas si étonnant qu’il ait été mis de côté.
Second aparté : il semble que l’épiclèse, l’invocation du Saint-Esprit, soit beaucoup plus explicite dans le nouveau rite de la messe dans la liturgie catholique romaine, que dans l’ancien rite. Voilà peut-être un signe que le Saint-Esprit continuera d’être mis en avant dans le catholicisme, plutôt que d’être négligé comme lors des siècles passés. Peut-être même nous rapprocherons-nous de la pensée des Pères de l’Église.
Revenons à nos difficultés et incompréhensions. Un autre point est celui-ci : alors que le Fils reflète le Père, et que le Saint-Esprit reflète le Fils, qui reflète le Saint-Esprit ? Nous avons l’image du Christ, mais le Saint-Esprit reste désigné comme un feu, une lumière, quand ce n’est pas un petit oiseau qui plane ici et là. Il est vrai que le Saint-Esprit n’a pas de nom propre, comme le dit Saint Thomas d’Aquin. Comment nous le représenter ?
Reprenons les mots de Saint Séraphim : le but de la vie chrétienne, la sainteté, est l’acquisition du Saint-Esprit. Le Fils, image unique, unifie et sanctifie la nature humaine. Lorsqu’une personne humaine est sanctifiée, alors ne devient-elle pas à son tour reflet du Saint-Esprit ? Nous sommes ainsi un dans le Fils par notre nature, multiples dans le Saint-Esprit. Et nous revenons ainsi à la logique de la Pentecôte, suite de l’Incarnation : le Fils a sauvé la nature humaine, mais chaque personne, chaque être humain unique, sera sauvé par le Saint-Esprit.
Si donc les saints sont les multiples visages humains du Saint-Esprit, qui de mieux pour le représenter parmi tous que la Vierge Marie ? Et en effet, il est connu que le Saint-Esprit a plutôt quelque chose de féminin (ruah en hébreu), qu’il est plutôt associé à des notions d’amour (comme le dit avec justesse la théologie thomiste) ; le « Paraclet », qui nous défendra et nous assistera. La dévotion à la Vierge Marie peut donc pallier, en quelque sorte, notre manque de dévotion au Saint-Esprit… mais il est tout de même dommage de ne pas prier la troisième personne divine.
Ainsi on peut par exemple prendre l’habitude de s’adresser à Lui ; avant la prière, ou de lire l’Écriture, lui demander de venir habiter dans notre coeur (Veni, Sancte Spiritus…). Ou peut-être tout simplement, s’adresser à Lui comme la Personne qu’il est, comme nous nous adressons au Christ, ou bien au Père. Il me semble important de redonner sa juste place à la troisième Personne divine, et de bien comprendre son oeuvre, qui perpétue celle du Christ, et est cruciale pour notre vie spirituelle.
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