
Nous voici dans le second mystère douloureux de la Passion. Après avoir été livré aux Romains et injustement condamné, Jésus est livré aux soldats pour être flagellé.
Dans cette série de mystères, Jésus se révèle à nous comme le Nouvel Adam : mais cette révélation, déjà préfigurée par la Transfiguration, ne sera complétée qu’avec la Résurrection. Pour l’heure, nous contemplons la souffrance de l’Ancien Adam.
La clé de ce mystère est la signification du péché. Pour nous, Jésus a pris la place d’Adam, l’Homme cosmique, l’Homme universel. Nous portons tous son image en nous, même si virtuellement, la Résurrection nous attend également ; mais dans le temps et l’espace, nous subissons toujours les conséquences de la faute d’Adam.
Ainsi, comme les coups défigurent Jésus, le péché a défiguré l’image de l’Homme universel. Nous pouvons entamer ici une réflexion sur cette notion.
Le mot en lui-même signifie une erreur, une faute. Est « péché » tout acte conscient qui nous éloigne de Dieu.
Le péché est une faute contre la raison, la vérité, la conscience droite ; il est un manquement à l’amour véritable, envers Dieu et envers le prochain, à cause d’un attachement pervers à certains biens. Il blesse la nature de l’homme et porte atteinte à la solidarité humaine. Il a été défini comme » une parole, un acte ou un désir contraires à la loi éternelle ».
Catéchisme de l’Église Catholique. Art 1849
Il est important de comprendre ce que signifie réellement cette définition. Le péché est encore trop souvent vu par certains chrétiens comme une entorse à la loi. C’est une notion infantile : Dieu donnerait des commandements, comme un parent en donne à son enfant, et si nous ne les respectons pas, Dieu est fâché et nous punit. Malgré le catéchisme cité ci-dessus, l’Église Catholique elle-même a malheureusement beaucoup trop appuyé sur cette fausse notion, jusque dans les temps modernes. Ainsi, sous l’influence du légalisme romain, s’est élaborée la théorie du péché mortel et du péché véniel, c’est à dire les listes de choses à ne pas faire sous peine d’encourir la terrible colère de Dieu ; notions qui ne contribuent pas à faire des chrétiens des adultes spirituels. On voit encore régulièrement des personnes s’interroger : ai-je commis un péché mortel ? Dieu est vu comme un misérable petit fonctionnaire avec son Code civil des péchés.
En réalité, ces personnes abandonnent la responsabilité de leurs actes. Plutôt que de s’interroger : ai-je agi de façon juste ou non ?, et surtout : est-ce que j’assume la responsabilité et les conséquences de mon acte ? elles préfèrent une Loi extérieure qui leur dira si elles ont suivi les règles.
En passant de la Loi de l’Ancien Testament à la Grâce donnée par le Nouveau, l’homme est passé d’un Dieu extérieur à un Dieu intérieur. Aux règles qui semblaient tyranniques se sont substituées une morale intérieure.
Il ne faut pas croire pour autant que cette morale intérieure est moins exigeante que l’ancienne. Au contraire : elle demande à l’homme de s’interroger perpétuellement sur ses actions, ses pensées, ses paroles, et le sens qu’il leur donne. La liberté donnée à l’homme est une grande exigence ; on peut comprendre que certains y renoncent et préfèrent l’image d’un « Dieu » tyrannique ne demandant qu’obéissance à ses créatures. Le problème étant que l’obéissance à ce « Dieu » confine à l’idôlatrie… A l’opposé, le « Dieu » imaginaire qui laisserait une totale liberté de définition du bien et du mal à l’homme ne serait pas digne de respect ni d’amour de la part de sa création. Ces deux fausses images reflètent une psyché encore imparfaite, et doivent être abandonnées au plus vite sur le chemin spirituel. Dieu n’est ni un tyran ni un père indigne qui abandonne ses enfants. Comme le père idéal, il aide à grandir, met parfois des limites, donne des directions, mais il ne s’oppose pas à la liberté de ses enfants. Toute notre vie sur Terre peut sans doute être résumée à cela : grandir, évoluer en sagesse, comme un enfant qui n’aurait pas fini de devenir adulte toute sa vie.
Quels sont alors les commandements donnés par Dieu ?
Jésus lui fit cette réponse : « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force.
Et voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »
Mc 12.29-31
Tout ce qui contrevient à ces deux commandements blesse notre humanité intérieure et notre Christ intérieur. Ce ne sont pas des règles arbitraires, mais elles sont notre nature profonde, reflétant aussi la nature de Dieu, Trinité unie par l’amour. La deuxième est d’ailleurs une déclinaison explicite de la première, car aimer véritablement (soi-même ou un autre) nécessite de reconnaître l’image divine dans le coeur de chacun ; mais il fallait attendre l’Incarnation de Jésus pour que cela soit compris.
En agissant de manière contraire à sa nature, l’homme oublie qu’il est image de Dieu. Cette nature étant bonté et amour, il défigure son image intérieure, comme Jésus flagellé. Jésus est à la fois l’homme qui souffre, et le Dieu qui ne peut que contempler le péché des hommes avec regrets et tristesse, impuissant devant son obstination.
Ces deux commandements, venant du monde divin et spirituel, sont universels et transcendent le lieu et le temps. Mais les autres lois, par exemple celles du catéchisme romain de nos jours, même si elles en découlent logiquement, ont nécessairement une expression qui s’enracine dans le lieu et le temps. Même dans une société traditionnelle : « Le christianisme est essentiellement métacosmique… Il y aura toujours une inadéquation des structures temporelles au fait chrétien. » (J. Tourniac). L’expression temporelle du christianisme est nécessairement limitée et imparfaite. D’où ces règles du catéchisme qu’il faut plutôt considérer comme des guides proposés par l’Église afin que nous ne tombions pas dans l’erreur et l’éloignement de Dieu : mais si dans notre vie, nous ne les examinons pas à la lumière de notre conscience et nous contentons de les appliquer sans discuter, alors nous tombons dans l’idôlatrie aussi. Nous préférons dans ce cas la lettre qui tue à l’Esprit qui vivifie.
Lorsque nous progressons sur le chemin spirituel, nous constatons bien souvent le triste état de notre Christ intérieur. Cela est signe que la lumière grandit en nous, car plongés dans les ténèbres, nous ne distinguions pas bien les ombres. Un chemin spirituel qui ne conduit pas la personne à s’interroger sur sa moralité, sur la justesse de ses actes et de ses pensées, qui prétend que tout est permis et que tout est lumière, a de grandes chances de s’orienter vers un autre genre de lumière que celle du Christ…
Donc, plus nous avançons, plus nous réalisons que finalement, nous n’aimons pas Dieu tant que ça, et puis nous n’aimons pas vraiment notre prochain, et puis nous ne nous aimons pas non plus. Des petites actions mesquines aux plus grands péchés, tout s’inscrit comme blessure sur le corps de l’Homme total : lorsque nous agissons contre Dieu, les soldats qui flagellent le Christ ne sont autres que nous-mêmes. Il nous montre ce que nous avons fait de l’humanité : Ecce Homo, ce qui préfigure le prochain mystère. Inversement, lorsque nous subissons l’injustice ou le péché d’autrui, nous sommes à la place du Christ souffrant. Chacun d’entre nous prend forcément ces deux rôles au cours de sa vie : personne n’est jamais uniquement victime ou bourreau.
L’autre vérité est que l’homme s’est mis tout seul dans ce triste état, mais ne peut pas s’en sortir par ses propres forces. C’est là qu’intervient la Grâce, et que petit à petit, notre coopération avec elle nous transforme. D’Adam souffrant et défiguré, petit à petit, nous nous dirigeons vers le Christ lumineux et vainqueur éternel de la mort. Mais cet Adam, notre ancienne personne, doit petit à petit disparaître afin de laisser la place à notre nouvelle personne. Au passage, cette nouvelle personne gagne en liberté, car plus nous sommes éloignés de Dieu, moins nous sommes libres. Nous sommes englués dans nos mécanismes, dans notre histoire, dans nos actions passées. Comme Jésus immobilisé, les blessures infligées à notre Adam intérieur sont handicapantes et nous empêchent d’avancer.
On remarquera que Jésus ressuscité conservera ses blessures les plus graves, celles consécutives à la crucifixion. Ainsi l’histoire passée ne sera pas oubliée, mais dépassée et transfigurée.
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