
Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. »
Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui.
JN 19.26-27
Je parlais d’égrégores dans mon précédent article, où j’abordais sous un angle occulte l’Église Catholique. On ne se refait pas… Mais j’aimerais également aborder ce sujet d’un point de vue spirituel. Il m’est apparu récemment le lien de celle-ci avec une forme subtile d’idolâtrie.
Ma critique n’est pas celle que les protestants font généralement à son encontre, et par ailleurs, ce sujet de l’idolâtrie concerne toutes les confessions chrétiennes. Loin de moi l’idée de dénigrer tout ce qui fait la richesse de l’Église : les images, les icônes, le culte des saints ou de la Vierge. Au contraire, bien utilisées, tout ceci alimente notre sens du sacré, premièrement d’un point de vue psychologique et psychique, puis ensuite pour nous conduire au spirituel. Ce n’est donc pas le sujet.
Cependant, à force d’homélies insipides, de messes où semblent n’assister que les catholiques du dimanche, de prêtres qui n’ont rien d’hommes spirituels, de chants peu inspirés et de sacrements vidés de tout contenu… Je me suis inévitablement posé la question : tout ceci n’est-il donc qu’un culte extérieur, où l’on enferme les cherchants spirituels dans des considérations moralisantes et stériles pour l’esprit ? Le but de la vie spirituelle est-il de rester des enfants soumis à leur étouffante mère l’Église ?
Pour ma part, je considère que notre croissance spirituelle est similaire à celle de l’enfant humain. D’abord soumis à ses parents, il grandit petit à petit jusqu’à devenir un adulte, semblable à son père et à sa mère : un adulte responsable qui peut alors entrer en dialogue avec eux, dans un idéal de respect mutuel. De la même manière, dans notre vie spirituelle, le Père nous donne la vie, et au départ, nous avons besoin de règles strictes à respecter. D’où l’Ancien Testament et son côté pédagogique, car l’être humain n’était pas prêt à connaître la vérité. Mais une fois que nous avons grandi spirituellement, Dieu ne souhaite-t-il pas nous voir prendre notre envol, vivre notre vie, et dialoguer respectueusement avec lui, tel un enfant adulte avec son parent ? Ce serait un bien misérable Dieu s’il ne nous laissait pas entièrement libres, si nous n’avions pour autre but que de lui obéir. Dieu n’a pas besoin de cela ; par contre, il semble curieux de ses enfants, de voir comment ils avancent, de les aider à l’occasion s’ils en ont besoin, exactement comme un père humain. Ce n’est pas un hasard si les chrétiens appellent Dieu « Père » : ce n’est bien sûr pas infantilisant, au contraire. Chacun a un père et une mère et n’en est pas moins devenu un adulte autonome.
Petit à petit, on remplace les questions. Qu’est-ce que Dieu veut pour ma vie ? devient : Qu’est-ce que je souhaite, moi, pour ma vie ? Évidemment, il ne s’agit pas de se débarasser des règles morales tels les fameux adeptes du Libre-Esprit. Mais à un moment, nous avons suffisamment grandi pour comprendre ce qui est bon pour nous, et les règles sont naturellement intériorisées.
Nous devons recevoir la vie spirituelle pour naître à l’Esprit. En ce sens, l’Église se comporte comme une mère spirituelle : comme la Vierge, qui enfante éternellement le Fils de l’Homme dans l’esprit de ceux qui naissent ainsi une seconde fois.
Mais l’enfant doit grandir. Le regard d’enfant que nous demande l’Évangile est un regard neuf et innocent sur le monde, non pas l’attitude d’un enfant obéissant pour toujours à ses parents sans réfléchir.
Le but de la vie chrétienne est-il de prier Jésus ? Ou bien le but est-il de devenir, nous aussi, Jésus, c’est à dire Fils de Dieu, en nous incorporant au nouvel Adam ?
Je peux me représenter Jésus ; c’est d’ailleurs ce que tout le monde fait. Je prie donc cette image psychique, je lui parle. Que cette image ait un visage ou non, qu’il soit juste une présence, peu importe. Je m’adresse à lui ; et pour le coup, je parle vraiment à un ami imaginaire. Bien sûr, Dieu étant bon, et si l’image est suffisamment adéquate (en principe, oui ; j’espère qu’on a tous à peu près la même vision de Jésus), il nous répondra parfois au travers de cette image psychique que nous avons construite et entendra nos prières. Parfois, la présence imaginaire deviendra réelle.
Pour autant, est-ce bien là ce qu’il voulait ? Jésus ne nous a-t-il pas appris à prier notre Père, c’est à dire à prier avec lui ?
On dit souvent que Dieu nous est intérieur. Mais il faut bien comprendre ce que cela signifie. L’image de Dieu, de Jésus, dans notre esprit, n’est qu’une image. J’insiste : ce n’est pas Dieu. C’est une image de Dieu.
Le psychique / psychologique est mouvant et nous est extérieur. Tout ce qui appartient à ce domaine, s’il se solidifie, peut tomber dans le risque de nous faire idolâtrer cette image que nous avons construite nous-mêmes. Au contraire, ce qui nous appartient en propre, ce qui nous est véritablement intérieur, relève de ce qui est immortel en nous : notre esprit créé qui abrite la véritable image trinitaire de Dieu. C’est là que nous adorons, en esprit et en vérité.
Comment pouvons-nous prier le Père ? Non pas en priant Jésus, mais en étant Jésus. Si nous devenons lui, si nous abritons dans notre personne une nouvelle incarnation du Verbe, alors nous prions le Père. Sinon, nous prions Jésus, l’homme-Dieu ; c’est bien aussi, mais cela court le risque, à force, de s’abîmer dans l’idolâtrie ; de n’adorer qu’une image sortie de notre esprit. La symbolique de l’eucharistie rejoint celle-ci : le pain que nous ingérons devient notre corps. Ou bien notre corps devient le pain, en quelque sorte. Dans notre esprit et notre âme, nous nous nourrissons de la Parole. Et puis un jour, nous sommes la Parole, ou bien la Parole est nous.
Je suis bien consciente de la teneur hétérodoxe de cette ébauche de réflexion – et encore… Mais là où l’Église Catholique devrait nous conduire à cette prière et cette transformation intérieure, il semble que de nos jours, les formes vides et extérieures aient pris le dessus. On est loin, de nos jours, de la spiritualité du château intérieur de Sainte Thérèse d’Avila. Tout ceci aurait pu être développé, mais non, comme le dit Saint Paul, les chrétiens d’aujourd’hui sont des enfants qui en sont encore au lait et ne sont pas prêts pour la nourriture solide.
Bien sûr, les deux phases sont nécessaires : prier Jésus et entrer en dialogue avec lui. Et parfois, devenir Jésus, abriter la lumière incréée, et entrer en dialogue avec le Père. Mais pour passer à cette seconde étape, personne ne nous guide, et c’est bien là ce qui est dommage.
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