La voie profane

Le titre de cet article m’est apparu alors que je marchais dans la rue qui mène vers la basilique de Vézelay, en haut de la petite colline : j’ai vu ces mots flotter devant mes yeux, sous la forme d’une enseigne de boutique. Drôle de nom me suis-je dit. Bon, en fait, la boutique s’appelait « la voie parfumée », et moi je ne sais pas lire (ni écrire, sans doute). Voilà pour la petite histoire.

Il existe deux formes d’initiation, si on reprend l’analyse pertinente qu’en a fait René Guénon :

  • Une initiation de type social, qui donne à une personne les codes et les règles d’un groupe dans lequel il sera admis ;
  • Et une initiation de type spirituel, dans laquelle une personne va recevoir une influence déclenchant en lui ce que l’on appelle communément la deuxième naissance : naissance de l’homme intérieur (initié), dépouillement du vieil homme (profane).

Voilà pour la théorie. Guénon maintenait que les deux initiations les plus courantes en Occident, celle de la franc-maçonnerie et celle du catholicisme, n’étaient plus (ou n’avaient jamais été ?) que des initiations de type social, et qu’on n’y recevait aucune influence spirituelle.

En fait, les choses me semblent un peu plus compliquées que cela. Je ne vais pas m’étendre sur le cas de la maçonnerie, mais on y reçoit bien une influence spirituelle selon moi ; je n’irai pas jusqu’à parler de contre-initiation, mais elle ne déclenche certainement pas la naissance de l’homme intérieur. Je voudrais plutôt examiner le cas du christianisme.

Les premiers chrétiens ont adopté le langage des mystères païens pour parler du baptême, de la messe et de l’eucharistie : cela à la fois pour montrer les similarités, mais aussi les différences de leurs rites. On peut donc comme eux, légitimement parler d’initiation chrétienne lorsqu’on considère les sacrements d’initiation, ce que font tout à fait les catholiques encore de nos jours sans bien mesurer ce que cela signifie. La messe comportait une partie publique et une partie réservée aux seuls initiés. Le credo n’était donné qu’à ceux qui allaient être baptisés.

Le baptême des adultes, de nos jours, donné à la vigile de Pâques, est un beau rituel qui mérite pleinement son titre d’initiation chrétienne : passage des ténèbres à la lumière, récapitulation de la création et l’histoire humaine, symbolique du feu et de l’eau, de la mort et de la renaissance. Nul doute que les baptisés adultes gardent de cette nuit un souvenir mémorable, dont ils pourront décrypter peu à peu les différents symboles afin de les aider à grandir.

Mais pour ma part, comme encore beaucoup de Français de nos jours, je n’ai pas été baptisée adulte. J’ai été baptisée alors que j’étais encore un nourrisson dont le monde se réduisait à manger / dodo / popo. En quoi ce baptême reçu fait-il office, dans ce cas là, d’initiation ? On me dit que le baptême laisse une marque indélébile : qui a vu cette marque ? Et on me répondra également que les tout premiers chrétiens baptisaient les enfants. Certes, mais cela ne nous dit pas l’âge des enfants en question : avaient-ils plutôt six mois ou plutôt quinze ans ?

Pour être initié aux mystères chrétiens, il fallait le souhaiter, et il fallait pouvoir réciter le credo lors du rituel. Il semble bien que dès les premiers siècles, mais après le temps des apôtres, les chrétiens ont baptisé leurs enfants très jeunes, mais cela correspond peut-être déjà à une dégradation de l’état originel du christianisme.

Tout s’est embrouillé avec les catholiques d’aujourd’hui : conscients du problème, ils prétendent que certes, il faut vouloir être baptisé, mais que la volonté des parents fait office d’acceptation pour leur nourrisson. C’est une considération qui n’est valable que si on considère en effet un rite de type social : les parents sont catholiques, le bébé est donc catholique. Il n’y a rien de mal à cela, au contraire, il vaut mieux élever son enfant dans une foi religieuse que dans un athéisme qui ne dit pas son nom en disant « il aura le choix plus tard ».

Mais cela déprécie la qualité de cette initiation. Le bébé de parents catholiques aura certes été baptisé, mais n’ayant émis aucune volonté propre, l’adolescent et l’adulte qu’il deviendra n’aura reçu aucune initiation effective.

C’est là que pourrait intervenir ce fameux sacrement de confirmation aux origines douteuses. J’ai assisté à deux cérémonies de confirmation récemment ; une à la Pentecôte, belle et solennelle, mais beaucoup moins symbolique que le baptême. Et puis une autre qui n’avait pas grand chose à voir, mélangée à une simple messe du dimanche, et tenue un jour qui n’avait rien de symbolique non plus. Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire lorsque l’archevêque a déclaré que ces adolescents venaient de recevoir les sept dons de l’Esprit Saint. Esprit de sagesse… vraiment ? On sent bien que ce sacrement a été instauré tardivement, pour pallier aux incohérences du sacrement de baptême donné aux tout-petits ; mais de l’extérieur, on n’a pas l’impression que ça fasse vraiment le job. Peut-être parce que la véritable symbolique de mort à l’homme profane et renaissance à l’homme nouveau ne se trouve que dans le baptême, sacrement dont on est certain qu’il a été instauré par le Christ ?

Longtemps, en tant que chrétienne, je n’ai pas voulu croire que Guénon avait raison, mais je suis bien forcée par les faits de reconnaître que oui, aujourd’hui, l’initiation chrétienne n’a majoritairement qu’une portée sociale et absolument pas spirituelle.

Bien comprise, l’initiation chrétienne, sous la forme exclusive du baptême, devrait être réservée aux adultes. Le catéchisme devrait comporter une large part mystérique : la signification de la véritable Église, du Temple intérieur, de la croissance spirituelle humaine… Cela n’intéresserait certes pas tout le monde, mais il y aurait une place pour ces considérations.

Il se pose aussi la question de savoir si la réception d’une influence spirituelle par le biais d’un rituel peut déclencher la deuxième naissance, le retournement de l’être, la métanoïa en langage chrétien ; et si elle est nécessaire.

Pour la seconde question, influencé par son appartenance à la maçonnerie, Guénon était étrangement persuadé que l’initiation formelle était nécessaire à la naissance spirituelle, alors qu’il est plutôt évident que non : pas besoin de démonstration autre que l’expérience de nombreuses personnes, dont la mienne. L’initiation formelle semble de fait l’exception ; elle n’est là que pour remplacer ces évènements de la vie d’une telle intensité qu’ils ont la potentialité de déclencher une métanoïa : maladie, deuils, ruptures ou rencontres amoureuses, naissance d’un enfant…

Quant à la première question : la réception d’une influence spirituelle extérieure peut-elle déclencher une expérience intérieure ? Je répondrais : oui, mais ce n’est pas automatique. Et il ne suffit pas d’une fois dans de nombreux cas.

D’où l’existence, dans le christianisme, d’un rite répété plusieurs fois, au contraire de celui du baptême : le rite de l’eucharistie. Chaque réception de l’eucharistie est une occasion supplémentaire, soit de déclencher la naissance intérieure, soit de faire croître l’homme intérieur.

Ces deux rites, baptême et eucharistie, sont pour moi les deux véritables symboles instaurés par le Christ.

Car l’eucharistie est bien un symbole, au sens premier du mot. C’est un signe visible qui nous lie au monde invisible. C’est un mystère. Malheureusement, les explications rationnelles qui font loi depuis la Contre-Réforme sont complètement hors propos ; et la métaphysique d’Aristote ne parle pas du tout aux chrétiens d’aujourd’hui.

Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour.

En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui.

De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi.

Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »

Jn 6.53-58

Qu’est-ce que manger ? Le sacrifice d’un animal dont on va absorber la chair et le sang ; cette chair et son sang, sa vie, vont être absorbés dans notre corps et devenir nôtres ; devenir nous. On devient ce que l’on mange, comme le dit l’adage. Ainsi, Adam et Ève ingérant le fruit de l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, sont transformés par celui-ci. Non seulement cette Connaissance devient la leur, mais une fois ingérée et intégrée, elle change leur nature (sans la transformer totalement) : leur corps, leur âme deviendra opaque à eux-mêmes et aux autres. Ils seront chargés de « tuniques de chair » remplaçant leur corps lumineux.

La nourriture, dans notre monde déchu, est un faible écho de la nourriture du Jardin Primordial.

Qu’est-ce alors que l’Eucharistie ? Ni un simple repas pris en commun pour déclarer notre foi commune comme chez les protestants ; ni un artefact magique qu’il faut idolâtrer comme chez certains catholiques.

L’Eucharistie est tout d’abord un sacrifice : le sacrifice de l’Homme Total par lui-même. C’est son renoncement aux plaisirs mortels, au péché qui l’a défiguré lui-même, qui lui a fait oublier son appartenance divine. L’Homme Total renaît immortel et lumineux : il nous offre son corps pour que l’on devienne Lui, et pour qu’ingérant la vie renouvelée de l’Homme Total, dans notre individualité, nous devenions à notre tour immortels. Nous devons vivre par cet Homme Total, cet homme intérieur que nous portons en nous ; c’est d’ailleurs la seule façon de vivre.

La messe, bien comprise, permet de réaliser effectivement dans l’ordre temporel ce symbole éternel. Nous nous unissons réellement au corps du Christ, au corps de l’Homme total, et notre homme intérieur en sort nourri et renouvelé. Le pain et le vin, venant de végétaux qui subissent une « mort » pour être renouvelés et transformés, sont des symboles parfaits pour cela.

Quelle profonde tristesse que de voir des catholiques ne rien comprendre à ce symbole. L’adoration eucharistique : quelle idolâtrie ! Le Christ n’a pas livré sa vie pour devenir une idole mais pour nous sauver. Quelle tristesse que de voir ces débats absurdes : communier sur la langue ou sur la main ? Quels péchés vous interdisent l’accès à l’Eucharistie ?

Peu importe. La messe aujourd’hui n’est qu’un rite grandement vidé de sens : peu s’intéressent à sa symbolique. Faire grandir l’homme intérieur, pour beaucoup de catholiques aujourd’hui qui ne connaissent du christianisme que cet ersatz qu’est leur religion actuelle, c’est du gnosticisme. Mais le catholicisme actuel, si on s’en tient aux enseignements officiels, c’est une voie profane, c’est la mort spirituelle – aussi bien chez les « tradis », et peut-être plus chez eux, que chez les non « tradis », d’ailleurs. La véritable Tradition des premiers chrétiens, où est-elle ? L’institution nous abandonne à nous-mêmes.


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