Le chapelet – Mourir : le Couronnement d’épines

Les soldats l’emmenèrent à l’intérieur du palais, c’est-à-dire dans le Prétoire. Alors ils rassemblent toute la garde, ils le revêtent de pourpre, et lui posent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée. Puis ils se mirent à lui faire des salutations, en disant : « Salut, roi des Juifs ! » Ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui, et s’agenouillaient pour lui rendre hommage. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau de pourpre, et lui remirent ses vêtements.

Mc 15.16-20

Le couronnement d’épines, le troisième mystère douloureux, est aussi le huitième mystère sur les quinze mystères traditionnels que compte le chapelet : nous sommes au milieu du chemin. Un cycle a été accompli : profitons-en pour nous pencher sur le chemin parcouru.

Celui-ci a commencé lors de notre Annonciation personnelle, notre métanoïa, où nous avons dit notre « oui » à Dieu et avons entamé notre chemin spirituel. Nous avons contemplé notre chemin précédent, et avons entamé celui-ci avec joie (la Visitation). Nous avons connu la naissance du nouvel homme, petit être encore fragile qu’il nous faut protéger et nourrir (la Nativité); notre intermédiaire vers Dieu, qui nous permet d’entrer dans notre Temple intérieur (la Purification), et qui doit rester perpétuellement à l’écoute du Père, dans le Temple (le Recouvrement).

Puis, ont commencé les mystères douloureux : la prise de conscience que pour que le nouvel homme vive, le vieil homme en nous doit mourir (l’Agonie). Nous avons médité sur notre éloignement de Dieu, qui a abîmé notre image intérieure et nous empêche d’accomplir sa ressemblance (la Flagellation).

Traditionnellement, en alchimie, l’œuvre au noir précède l’œuvre au blanc. Ici, l’illumination (mystères joyeux) précède la purification (mystères douloureux). L’ordre traditionnel chrétien suit d’ailleurs l’ordre alchimique : purification, illumination, union. Pourquoi cette place différente pour la purification ? Hormis l’explication prosaïque : Jésus devait bien naître physiquement avant de mourir, on peut aussi considérer qu’il s’agit de deux purifications différentes. La première dans l’ordre logique est une purification que l’on pourrait qualifier d’extérieure, une purification de l’âme : cultiver nos vertus, nous efforcer de ressembler autant que possible à Marie (essayer, du moins, car c’est bien sûr impossible) ; afin de nous rapprocher de l’état de l’Adam et de l’Ève avant la Chute – ce qui explique l’importance de l’état de Marie, que l’on dit « conçue sans péché », sans le péché originel.

Cette première purification, même si elle est largement imparfaite, nous permet d’accepter la seconde naissance, le retournement de l’être vers Dieu qui annonce notre chemin spirituel. L’âme est prête pour la naissance de l’esprit.

La seconde purification dont il est question dans les mystères douloureux est une purification bien plus profonde. Il ne s’agit plus de purifier l’âme, il s’agit maintenant de séparer le spirituel du psychique; ou du moins, de rendre le psychique subordonné au spirituel et non pas l’inverse comme c’est le cas ordinairement. Il faut laisser mourir notre petit ego, notre personnalité ordinaire, notre Adam ou Ève déchu mené par ses tendances habituelles, et naître complètement en tant que Soi, en tant que nouveau Christ.

Le couronnement d’épines nous indique par où nous devrons passer afin d’atteindre notre but qu’est la déification : chaque étape supplémentaire est une épreuve de plus en plus difficile. Nous nous contemplons, dérisoire petit roi de notre petit monde, chargé des insignes de notre ego, de notre psyché égoïste. Derrière ce petit roi misérable, nous comprenons qu’il se cache un grand et vrai Roi : notre personne immortelle faite à l’image de Dieu, mais que le monde ne discerne pas, cachée sous les apparences extérieures. Nous comprenons petit à petit que nous sommes bien plus que ce que nous croyions.

Que l’on place la purification avant l’illumination ou vice-versa, en réalité, il s’agit aussi de deux phases parallèles. L’œuvre au blanc et l’œuvre au noir forment alors un cercle, ou une spirale, jusqu’à ce que l’on soit prêt à atteindre l’union à Dieu, et que l’on reçoive la grâce nécessaire pour l’ultime partie du chemin.

Mais cela vaut-il la peine de continuer ?

Arrivés donc au milieu du chemin, un choix se présente à nous. Nous pouvons nous contenter du petit roi et oublier le vrai Roi : c’est à dire, continuer notre chemin mondain ; ou bien choisir notre chemin spirituel. A Prague, le chemin alchimique tracé dans la ville présente cet embranchement, soit conduisant vers le château et la royauté sur ce monde, ou bien empruntant un chemin tortueux vers un petit palais oublié représentant notre royauté intérieure, celle qui n’est pas de ce monde. Le choix est entièrement nôtre.

Cependant Pierre était assis dehors dans la cour. Une jeune servante s’approcha de lui et lui dit : « Toi aussi, tu étais avec Jésus, le Galiléen ! »Mais il le nia devant tout le monde et dit : « Je ne sais pas de quoi tu parles. »

Mt 26.69-70

À quoi bon ? Qui est-il, ce Dieu que tu cherches ? Le monde nous dit : le petit roi ne souffre que parce que tu cherches le vrai Roi en toi. Ensuite, le choix est le tien : tu peux persévérer comme Jésus et aller à la mort ; ou bien tu peux renoncer, comme Pierre.

Mais l’Évangile nous dit aussi que l’histoire n’est pas finie : Pierre regrette aussitôt amèrement et se reprend ; Jésus ira à la mort mais ressuscitera et donnera à notre nature humaine, la vie éternelle. Ce que le monde ne nous dit pas, c’est que le petit roi souffrira un jour ou l’autre par la force des choses, même si nous le préférons au grand roi.

Ainsi, si l’on veut poursuivre notre route, il faut renoncer à tout ce qui nous glorifie faussement. Il faut porter un regard spirituel sur nos tendances psychiques. Sont-elles ancrées dans la vérité ? Je peux cultiver des vertus, par exemple ; on peut le faire par obéissance, par désir d’être une bonne personne, ou même de passer pour une bonne personne. Ou bien je peux agir selon le vrai, parce que je sais au plus profond de moi que c’est la bonne chose à faire : j’agis selon l’axe vertical de mon être, je ne me situe plus dans le plan horizontal où compte le jugement des autres et leur appréciation de moi, et même mon propre jugement sur moi. Je dépasse ainsi le petit moi pour agir selon mon être profond, et je suis littéralement aligné avec le vrai (et non pas avec « mes valeurs » comme on dirait aujourd’hui).

Ce mystère nous pousse à nous interroger sur le sens profond de nos actes, à distinguer petit roi et grand roi, périphérie et centre. Gardons-nous de fausses croyances ? Nous accrochons-nous à nos désirs matériels, spirituels ou autres, qui ne portent pas de fruit ? Quel est ce petit trône que nous avons construit pour notre petit roi ? Ici, nous entrons dans un domaine qui sera particulièrement propre à chacun : le chemin spirituel ne peut plus être balisé. Je donne juste quelques exemples à la réflexion, qui me sont personnels.

Pour un chrétien débutant, les occasions de tomber ne manquent pas : le monde lui dira forcément qu’il est idiot de suivre ce Jésus, cet homme mort il y a 2000 ans sur une croix, cette religion faite pour les simples d’esprits. Les critiques n’émaneront pas uniquement du monde profane : le monde new-age, les occultistes, etc… n’accepteront bien souvent cette conversion que si l’on déclare croire en un Jésus alternatif, c’est à dire : pas le Jésus auquel croient toutes les confessions chrétiennes. Il est plus simple de déclarer suivre un simple prophète, le premier des humanistes, que de déclarer que l’on croit en Jésus vrai Dieu et vrai homme, en une personne divine et deux natures, en un seul Dieu en trois personnes. Pour tous les défauts que présentent toutes les églises chrétiennes, le coeur de leur enseignement : sur la Trinité, la personne de Jésus, le credo de Nicée, reste bien entendu valable. Affirmer ce en quoi l’on croit, affirmer la vérité, lorsque nous sommes confrontés comme Pierre au monde qui nous interroge, est un acte courageux que seul le véritable Roi en nous peut poser.

Plus tard, le choix peut se présenter à nouveau. Devenus catholiques, nous pouvons nous enfermer dans cette identité. C’est alors qu’un des embranchements du chemin nous présente deux voies paradoxales : doit-on rester un bon catholique et abandonner notre voie intérieure vers Dieu ? Ou bien doit-on poursuivre notre voie et bifurquer vers une voie initiatique ? Le paradoxe n’en est pas un, évidemment, car l’essentiel n’est ni d’être catholique ni de suivre une voie initiatique. Ces voies sont avant tout des outils extérieurs qui nous permettent de faire ce que nous devons faire, aller là où nous devons aller : il ne faut pas les idôlatrer. Le radeau sert à traverser la rivière, pas à être transporté sur son dos, comme disent les bouddhistes.

L’essentiel est de suivre le chemin du Christ et de trouver Dieu : chemin qui sera nécessairement propre et personnel à chacun. Parfois, trouver Dieu nécessite de s’aventurer seul sur sa voie, incompris du monde. On peut prendre l’exemple des innombrables saints qui de leur vivant, ont été persécutés par l’Église ; pour être reconnus cinq cent ans plus tard. Il faut suivre Dieu et non pas les hommes.


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