Petits et grands mystères dans le chemin initiatique chrétien

La Dormition de la Vierge

Les « petits mystères » comprennent tout ce qui se rapporte au développement des possibilités de l’état humain envisagé dans son intégralité ; ils aboutissent donc à ce que nous avons appelé la perfection de cet état, c’est-à-dire à ce qui est désigné traditionnellement comme la restauration de l’« état primordial ». Les « grands mystères » concernent proprement la réalisation des états supra-humains : prenant l’être au point où l’ont laissé les « petits mystères », et qui est le centre du domaine de l’individualité humaine, ils le conduisent au-delà de ce domaine, et à travers les états supra-individuels, mais encore conditionnés, jusqu’à l’état inconditionné qui seul est le véritable but, et qui est désigné comme la « Délivrance finale » ou comme l’« Identité Suprême ».

René Guénon, Aperçus sur l’Initiation

La théologie byzantine distingue deux étapes dans le chemin spirituel : le salut et la divinisation.

Commençons par le salut : il s’agit de rétablir en nous l’état adamique. Suite à la Chute, l’être humain s’est éloigné de Dieu. Selon les Pères de l’Église, Adam a été crée ni mortel, ni immortel : c’est à dire qu’il avait le choix de l’un ou l’autre. L’immortalité de l’âme est un ajout au christianisme, probablement dérivé du platonicisme pour qui les âmes étaient émanées et non pas créées ; mais pour les Pères, l’âme étant une création, elle ne pouvait prétendre à une immortalité naturelle.

Dieu offrait la possibilité de l’immortalité à Adam, mais l’être humain a fait le mauvais choix en tournant son âme vers les créatures et non pas vers le Créateur : en ramenant tout à lui, en s’appropriant au lieu de donner. L’image de Dieu, inscrite en lui, est donc devenue inaccessible : c’est l’état dans lequel nous sommes. Adam est devenu mortel, habitant dans un corps corruptible et semblable à celui des animaux (les « tuniques de chair »).

Le salut consiste donc dans un premier temps à nous rétablir dans l’état adamique. L’être humain peut y arriver par la pratique des vertus, de la contemplation, et en se connaissant lui-même. Ce salut n’est que la première étape, indispensable, d’un plus long cheminement.

Car rétablis dans l’état adamique autant que possible, cela ne nous offre pas pour autant le cadeau promis à Adam : l’immortalité, l’incorruptibilité. Pour cela, il nous faut naître de nouveau, c’est à dire acquérir le germe immortel qui permettra de rétablir complètement l’image de Dieu en nous (et d’ailleurs : dans notre noûs), et laisser mourir l’homme extérieur. Cela, seul Dieu peut l’accorder. La divinisation est à la fois un chemin, un long processus, et le but de ce chemin.

Le christianisme actuel a complètement perdu de vue le point de vue des Pères : à savoir que l’être humain n’est pas immortel de nature, mais qu’il l’est uniquement de manière potentielle. Voilà ce que nous devons acquérir, en coopérant avec l’Esprit Saint.

Les exotérismes religieux usent de stratagèmes pour pousser l’homme ordinaire à faire preuve de vertu. Celle-ci doit nous éviter l’état qu’ils décrivent comme enfer (christianisme), renaissance (bouddhisme) ou transmigration (hindouisme).

L’enfer semble donc une annihilation complète de l’âme plutôt qu’une semi-existence éternelle comme le décrit le catholicisme ; et ceci n’est pas incompatible avec le dogme de la renaissance bouddhique, qui semble bien une réalité. En effet, sans deuxième naissance, l’homme n’a pas de centre spirituel actif dans son esprit et n’est qu’une collection d’éléments épars et périssables. Les débris de l’âme consécutifs à la seconde mort pourraient « renaître » dans une autre âme, c’est à dire l’influencer. Bien sûr, ce ne sera ni la même âme, ni la même personne : d’où les avertissements bouddhiques nous disant que ce n’est pas la même conscience qui se réincarne, simplement une collection d’agrégats, et donc du point de vue chrétien, pas une âme.

Ceci ne nous dit pas, bien sûr, quand a lieu cette seconde mort ? Il est néanmoins à peu près certain que le catholicisme a tort en affirmant que lors de la première mort, celle de notre corps physique, tout est joué pour l’éternité. Au contraire, il semble bien que la mort de notre corps physique soit un passage vers un autre état, indéterminé, dans lequel nous continuerons à progresser spirituellement (si tout va pour le mieux) ; sinon, il est possible que notre âme finisse à la station de recyclage cosmique.

Les hommes spirituels savent bien qu’il n’a ni enfer ni transmigration : les sages hindous le disent, les théologiens chrétiens qui n’ont pas peur de l’anathème le disent aussi.

Quel est le lien avec les sacrements ? Aucun, ou il est ténu. À moins que la personne qui les reçoit ne comprenne réellement, ou en fasse l’effort, intériorise et médite les symboles qu’ils renferment : ce qui est possible mais sans doute rare de nos jours.

En fait, dans le christianisme, l’étape de salut comprend un peu plus que le rétablissement dans l’état primordial. Jésus s’est incarné pour notre salut et notre divinisation, les deux n’étant pas séparés : il rétablit la nature humaine et lui offre son potentiel divin, cette dernière étape n’ayant jamais été réalisée par l’Adam originel. En effet, la nature humaine étant comprise toute entière dans la personne de Jésus Christ (le moi étant remplacé par le Soi), les actes qu’il a accomplis ont eu un effet sur le tout : la multiplicité, rassemblée dans son unité, a bénéficié virtuellement du salut. Chaque homme divinisé est le macrocosme, partie qui contient en elle le tout, l’intégralité de l’humanité et du cosmos ; et à plus forte raison le premier d’entre nous, Jésus Christ.

En s’associant au chemin chrétien, une personne a donc, en germe, la potentialité de divinisation, offerte avec le salut. Le but est de devenir des Christs nous aussi : chaque personne restant néanmoins unique. La divinisation, ensuite, est un cadeau offert par Dieu, et aucune technique ne peut y parvenir. Il faut acquérir la ressemblance à notre image divine, mais la dernière étape reste hors de notre volonté.

Dans les mystères traditionnels du chapelet, on peut donc voir le voyage de l’âme à travers la personne de Marie. La vision de Marie selon la théologie des Pères sera d’une plus grande aide dans ce cas, c’est à dire sans le dogme de l’immaculée Conception : ainsi on peut plus facilement s’identifier à Marie, ses efforts humains pour ne pas s’éloigner de Dieu (c’est à dire le « péché ») nous rappelant les nôtres. Tout se passe pour nous de façon intérieure : la naissance de Dieu en nous, la mort de l’homme ancien, l’homme nouveau (mais intérieur, pour nous) qui rejoint Dieu.

À la fin, la mort de Marie (sa « dormition », selon les orthodoxes) et son couronnement au Ciel nous rappellent aussi notre propre mort physique, et notre déification souhaitée.


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