
Ce qui est en bas, est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.
La table d’émeraude
Hermétistes, néo-platoniciens, kabbalistes et bien d’autres l’ont pressenti : il existe une correspondance entre l’univers spirituel et l’univers visible. Les chrétiens l’expliquent aussi avec leur langage, en parlant des logoi, raisons séminales de chaque chose ou être, qui trouvent leur source dans le Logos de Dieu. L’homme, microcosme, est le macrocosme à échelle réduite ; certains Pères de l’Église disent même qu’en réalité, l’homme est le macrocosme.
De manière moderne, on pourrait dire aujourd’hui, comme le Père Brune, que Dieu est un hologramme dont l’image se répète à l’infini dans ses créations.
La kabbale, avec ses racines juives et platoniciennes, est un symbole qui peut aussi être adapté à la foi chrétienne. Je donne quelques rapides pistes ci-dessous.
L’essence trinitaire de Dieu
Dans la Kabbale, l’essence de Dieu est désignée par trois voiles, inaccessibles à l’esprit humain : Ain / Ain Sof / Ain Sof Aur. Le « néant », ou plutôt la source de toutes choses dont on ne peut rien dire, et que l’on ne peut exprimer que par la négation ; l’infini ; la lumière infinie.
On peut faire ainsi le parallèle avec l’essence trinitaire de Dieu : le Père, source inconnaissable de toutes choses ; l’Esprit Saint, le fond de toutes choses ; et enfin le Fils ou Logos, connaissance que Dieu a de lui-même.
Si le Logos est lumière, l’Esprit est l’espace illimité dans lequel il se déploie ; si le Logos est le son, l’Esprit est silence.
On remarquera aussi que le Logos contient en lui l’Esprit ; et vice-versa ; et le Père, bien entendu, contient toute chose. D’où la périchorèse chrétienne.
Monde de l’émanation
Dans la théologie orthodoxe, l’essence de Dieu et ses énergies sont deux concepts distincts. Pour la Kabbale, le premier monde est celui de l’émanation : c’est à dire un intermédiaire entre la création et l’essence incréée de Dieu.
L’Homme Primordial, l’Adam Kadmon, est celui qui habite ce monde de l’émanation. Il contient en lui bien sûr l’archétype de l’Homme, mais aussi de toute la création ; on le représente par la structure bien connue de l’arbre de vie et ses sephiroth. L’Homme Primordial est l’image de Dieu.

L’être humain a été crée selon le modèle d’Adam Kadmon : image de l’image, donc à l’image de Dieu. On reconnaît ici le Christ : image primordiale de l’Homme, imago dei ; mais aussi celui qui récapitule tout en lui. Comme le Christ, Adam Kadmon est un intermédiaire entre le Dieu caché et inaccessible, et les mondes crées. Il est le pont entre le Ciel et la Terre, le véritable pontifex.
Hokhmah présente des similitudes avec le Logos, Binah avec l’Esprit, Keter avec le Père ; mais Hokhmah n’est pas le Logos, ni Binah l’Esprit, ni Keter le Père. Il ne faut pas tomber dans les simplifications d’occultistes qui bien souvent, ne comprennent pas l’essence de ce dont ils parlent. On retrouve simplement à un niveau inférieur une structure similaire à celle du dessus : encore cette notion d’hologramme, ou d’image.
On peut appeler ce monde celui du spirituel incréé.
A ce niveau, les désignations changent : on appellera « Père » l’essence trinitaire de Dieu, d’où la similarité avec Keter. « Fils » désignera le Christ cosmique, l’Homme Primordial, et par qui tout a été créé (d’où la similarité avec Hokhmah) ; quant à « l’Esprit », il s’agit de ce qui contient les énergies divines, les développe mais aussi les restreint (d’où la similarité avec Binah).
Mondes de la formation, de la création, de l’action
Ensuite, on descend dans les trois mondes créés : monde de la formation, de la création, et de l’action. On peut faire le parallèle avec le monde spirituel créé, le monde psychique, le monde matériel.
Ici aussi, les vocables Père / Fils / Saint Esprit prennent un autre sens. Comme l’arbre de vie que l’on retrouve en intégralité dans chacun des mondes, ces termes chrétiens peuvent être également adaptés au niveau de réalité que l’on considère. Ceci est implicite dans la théologie chrétienne, dans lequel le mot Fils recouvre plusieurs sens : Fils de l’Homme, c’est à dire Fils de l’Homme Primordial, le Christ incarné, Jésus. Ou bien Fils dans le sens Logos, la Connaissance que Dieu a de lui-même. La versatilité des termes chrétiens permet une interprétation plus large ; j’admets que mon interprétation n’est pas l’interprétation chrétienne standard, mais elle ne me semble pas hétérodoxe. Dans la lecture de la Bible, savoir à quel niveau de lecture on se place peut aider à mieux comprendre les choses.
Ainsi lorsque Jésus parle de son Père, on peut comprendre qu’il parle (en général) de l’Incréé dans sa totalité. Dans les mondes créés, le « Père » peut désigner l’ensemble des mondes supérieurs, celui de l’émanation et l’essence divine.
Le terme de « Fils » dans le monde créé désigne ici premièrement Jésus, le « Fils de l’Homme » (primordial), ou bien les hommes qui cherchent à suivre son chemin et deviennent des fils et des filles à leur tour.
L’« Esprit », mot féminin : en lien avec la Vierge qui est en quelque sorte une de ses images, ou peut désigner les énergies immanentes divines qui aident à faire naître le Fils en chaque homme – l’Anima Mundi ou Vierge noire. On peut aussi bien sûr faire le lien avec la Shekinah, l’Esprit de Dieu parmi les hommes.
En ce sens, est-il exact de dire que Jésus, incarnation du Christ est une incarnation du Verbe ? Oui, car l’Homme primordial est une émanation de Dieu ; et plus précisément en lien avec la Lumière primordiale, le Logos, la connaissance. On remarque aussi que Keter, la couronne de l’Homme primordial, est « à moitié » en dehors de l’émanation, ce qui nous donne un indice.
La Kabbale peut aider à comprendre comment tout est créé en chaîne descendante par Dieu, et que chaque niveau de la création est semblable à celui qui le précède. Les kabbalistes parlent d’une déperdition de la lumière divine, comme les platoniciens, donc d’imperfection de la création ; pour un chrétien, cela ne peut se comprendre que dans le sens d’un nécessaire perfectionnement de l’œuvre divine dans le temps. « Dieu vit que cela était bon » : mais le temps nous est nécessaire pour mener à bien notre Grand Œuvre, ainsi qu’à la Création, qui est encore dans les douleurs de l’enfantement ainsi que le dit Saint Paul.
Donc, le travail de l’homme ordinaire sera de recouvrer la ressemblance perdue avec son image divine, l’image du Christ à laquelle il a été créé. Jésus-Christ, ayant recouvré parfaitement la ressemblance, est donc cet homme divin, et sa personne se confond avec celle de l’Homme Primordial. Les différentes sephiroth s’inscrivent sur notre corps physique, mais aussi sur les différents niveaux de notre âme, et en notre esprit. Il y a un lien à faire avec les différents centres énergétiques, les chakras de la tradition yogique ; je donne ci-dessous une correspondance possible.
Keter : au sommet de la tête.
Hokhmah et Binah : regroupés, dans le troisième œil ; individuellement, cerveau droit et gauche.
Daath : au niveau de la gorge.
Hesed et Gevurah : épaules droite et gauche. (Regroupés, cela correspond à la gorge, comme Daath qui n’est pas toujours comptée comme une sefira).
Tiferet : le coeur (au centre du corps).
Netzach et Hod : regroupés, le plexus solaire ; individuellement, jambe et hanche droite et Gauche.
Yesod : bas-ventre ou « hara », « dantian ».
Malkuth : sous les pieds.
Sur la colonne centrale, on a ainsi sept centres énergétiques. Sept, chiffre symbolique bien entendu.
On peut aussi faire le lien avec les actions symboliques du corps humain ; la parole et la gorge ; les bras et l’action ; le coeur, centre de notre être, etc.
On pourra comprendre aussi pourquoi, concrètement, chaque action de notre vie a des répercussions sur l’Homme Total qu’est le Christ ; car chaque homme est un Adam Kadmon en miniature. Chaque action juste, aimante et désintéressée restaure le Christ en nous et le Christ global ; à l’inverse, les actions malfaisantes détruisent l’image de Dieu en nous sans laquelle nous ne pouvons subsister, et nous disperse vers les ténèbres extérieures du néant. Tout ésotérisme, finalement, se « réduit » à ce commandement : Aimer Dieu de tout son esprit, de toute son âme, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même. Les occultistes et ésotéristes du dimanche qui se moquent de ce précepte car ils ne comprennent pas ce qu’il a de profond, ne font que semer les graines de leur propre destruction. Le prochain est l’image de Dieu (même si l’image est gravement abîmée) ; ne pas le respecter, c’est ne pas respecter Dieu, et en plus, ne pas se respecter soi-même. Il faut donc se comporter comme le Christ lui-même, en équilibrant Compassion et Justice. L’Amour est entre les deux.
En un sens, le Christ est parfait ; mais encore imparfait tant que chaque homme ne l’a pas rejoint. Il est donc l’Alpha, le début de toutes choses, et l’Oméga, le point ultime vers lequel nous tendons. On pourrait dire que l’Alpha est Adam Kadmon, portant en lui la potentalité de la perfection mais non réalisée, et l’Oméga serait ainsi le Christ, perfection accomplie ; mais ils sont aussi le même.
Le risque de la Kabbale est bien sûr de se mettre à idolâtrer cet outil, d’en faire la clé de compréhension de toute chose alors qu’elle doit surtout aider à se rapprocher de Dieu. On peut aussi oublier que Dieu est une personne, pas juste un infini abstrait.
Une note aussi sur les noms employés dans la tradition chrétienne : le nom de « Père » par lequel on désigne Dieu dans sa relation à nous, si on le comprend, est plus « puissant » que le Tétragramme imprononçable.
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