
Ce n’est jamais la nature et la forme des rites ou les effets qui leur sont reconnus qui permettent de distinguer magie, religion et théurgie. Comme la magie est toujours la religion de « l’autre », étranger, marginal, individu ou groupe isolé, il est préférable de définir les champs que l’on cherche à étudier en fonction de critères sociaux plutôt qu’en fonction de distinctions purement conceptuelles. (…) Il ne saurait exister de distinction scientifique ou universelle entre rite magique et rite religieux parce que leur définition est relative au groupe humain au sein desquels ces rites sont accomplis ou classés. (…) Le fait que les pratiques et le discours théurgique des cabalistes ont été acceptés par les autorités juridiques du judaïsme comme licites et parfois même comme obligatoires, suffit à les exclure de la catégorie des actes et des discours magiques.
Charles Mopsik, Les grands textes de la cabale
Qu’est-ce que la magie ? En introduction de son ouvrage sur la cabale, Charles Mopsik examine ce terme de magie ou même de théurgie que l’on applique souvent aux pratiques cabalistiques. Sa conclusion est la suivante : il n’existe pas de distinction scientifique, objective dirons-nous, entre religion et magie. Cette distinction est propre à chaque religion : les rites autorisés sont des rites religieux, du point de vue de la religion, quant aux rites magiques, ils sont soit illicites dans cette religion, soit relatifs à une autre religion, celle de l’autre, de l’étranger.
Bien entendu, ces réflexions ne valent pas que pour la pratique cabalistique. Au sein de la religion catholique, on a ainsi tendance à rejeter ou déprécier les pratiques magiques en bloc sans vraiment définir ce dont on parle. Pourtant, d’un œil extérieur, la religion catholique est remplie de pratiques qui dans un autre contexte, pourraient tout à fait être qualifiées de magiques : superstitions, prières de guérison, neuvaines, chapelets… Pour un catholique, tout ceci est parfaitement licite. Je ne le conteste donc pas, mais je retiens que n’étant plus catholique, je ne suis donc plus liée par les interdits de cette religion. Définir ce qui relève objectivement de la magie est quelque chose d’impossible, et davantage si on n’est pas lié à une religion en particulier.
Un rituel d’inspiration ésotérique est-il forcément « magique » ? Je prends l’exemple d’un rituel que je connais. L’un des buts premiers est d’établir un espace sacré dans lequel on peut effectuer un travail spirituel. L’opérant établit ainsi une coupure entre le sacré et le profane, et se place symboliquement au centre du monde, sur l’axis mundi, sous la protection du divin. Le travail que l’on effectue dans cet espace sacré s’en trouve grandement facilité, car il est symboliquement situé dans un temps « autre » que le temps profane. Dans ce lieu isolé, comme dans l’athanor de l’alchimiste, s’accomplit lentement le Grand Œuvre. Les forces que l’on y rencontre seront transmutées et réintégrées : solve / coagula. Car certes, on peut y rencontrer des esprits, amicaux ou non, mais on y rencontre surtout nous-mêmes.
Pour autant, pour quelqu’un qui n’a pas été initié à ce genre de pratiques, il est impossible de les comprendre. Alors tout ceci, le travail sacré du « magicien », de l’ésotérisme, est rélégué sous le vocable « MAGIE ». Ce mot étant associé à ce qui est mauvais, bien entendu, et donc à celui qui l’incarne par excellence, le malin, le diable.
Mais la personne visée par l’interdiction du Deutéronome est-elle bien l’ésotériste moderne dont nous venons de parler ?
On ne trouvera chez toi personne qui fasse passer son fils ou sa fille par le feu, personne qui scrute les présages, ou pratique astrologie, incantation, enchantement, personne qui use de magie, interroge les spectres et les esprits, ou consulte les morts.
Dt 18.10-11
Le sorcier du Deutéronome n’a pas franchement l’air intéressé par le lent travail sur soi de l’ésotériste en question. On est plutôt dans les têtes de poulet coupées que dans la méditation sur la création du monde.
Alors certes, il est certain qu’il est facile de dériver vers ces pratiques néfastes. Je ne vais certainement pas le nier, et d’ailleurs malheureusement beaucoup de personnes versent là-dedans de nos jours. Robert Ambelain a apparemment invoqué pendant des années des mauvais esprits avant de se rendre compte, un peu tard, que les sigils n’étaient pas les bons (voir la dernière édition de son livre sur la Kabbale) ; je ne suis pas sûre que les sigils soient le seul problème ici…
Pour autant, beaucoup de magiciens connus (ils s’appellent eux-mêmes ainsi) le disent : la pratique magique peut être utilisée pour obtenir des buts matériels, certes, notamment avec l’invocation d’esprits (dont on ne connaît jamais bien les intentions). Mon ancien prof le répète pourtant : pour lui, le but de la magie est de progresser spirituellement et de développer ses capacités, pas de faire joujou avec des entités qui vont forcément réclamer à un moment ou un autre leur dû.
C’est pourquoi aussi idéalement, la pratique ésotérique doit s’inscrire dans un cadre ésotérique : règles, interdictions, etc. Ceci permet de cadrer les choses, car oui, il est certain que l’ésotérisme est une voie plus rapide que l’exotérisme pur, mais elle est aussi dangereuse.
Étranger, salut : Peut-être as-tu entendu parler des Noces du Roi, dans ce cas, pèse exactement ces paroles : Par nous, le Fiancé t’offre le choix de quatre routes, par toutes lesquelles tu pourras parvenir au Palais du Roi, à condition de ne pas t’écarter de sa voie. La première est courte, mais dangereuse, elle passe à travers divers écueils que tu ne pourras éviter qu’à grand peine ; l’autre, plus longue, les contourne, elle est plane et facile si à l’aide de l’aimant tu ne te laisses détourner, ni à droite, ni à gauche. La troisième est en vérité la voie royale, divers plaisirs et spectacles de notre Roi te rendent cette voie agréable. Mais à peine un sur mille peut arriver au but par celle-là. Par la quatrième, aucun homme ne peut parvenir au Palais du Roi, elle est rendue impossible car elle consume et ne peut convenir qu’aux corps incorruptibles. Choisis donc parmi ces trois voies celle que tu veux, et suis-la avec constance. Sache aussi que quelle que soit celle que tu as choisie, en vertu d’un Destin immuable, tu ne peux abandonner ta résolution, et revenir en arrière sans le plus grand danger pour ta vie.
Les noces chymiques de Christian Rosenkreutz
En fait, on ne choisit pas vraiment. Chacun a sa voie qui lui est propre et prédestinée. Il y a plusieurs chemins pour rentrer dans la Demeure du Père, et celle-ci est vaste. Pour chacun, sa propre voie est la Voie Royale.
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