Une voie intérieure

L’étude des auteurs chrétiens montre que dès les premiers siècles, au temps des Pères de l’Église, il y a eu une volonté de systématiser le chemin spirituel chrétien et ses étapes. Hormis les étapes sacramentelles qui représentent la face extérieure de la voie spirituelle, celle-ci comprend bien une part intérieure dont les étapes sont tout aussi définies (si on admet qu’on peut systématiser quelque chose d’aussi intime et personnel qu’un cheminement intérieur). Cette voie d’intériorité fait une large part à la prière contemplative, que l’on appellerait méditation aujourd’hui, par confusion avec les systèmes asiatiques.

Deux remarques : premièrement, cette systématisation est bien connue dans le milieu monastique, beaucoup moins dans le milieu laïc de nos jours. Bien entendu, les termes utilisés selon les auteurs, l’époque et les courants, diffèrent, mais le chemin décrit reste parfaitement homogène. On retrouvera toujours le même schéma, si on ne s’arrête pas au vocabulaire, ou aux différences et jalons mineurs.

Deuxièmement, cette systématisation du chemin intérieur chrétien rejoint ce que l’on va trouver dans d’autre religions ayant une forte composante d’intériorité. Ainsi on peut faire des parallèles avec le bouddhisme sous toutes ses formes, ainsi que dans les pratiques yogiques.

On pourrait regretter que l’Église ne mette pas plus en avant ces traditions pour les laïcs, et que beaucoup de personnes en recherche spirituelle se tournent donc vers des systèmes de méditation bouddhistes en pensant qu’elles ne trouveront pas cette voie d’intériorité dans le chemin chrétien. Cependant, il ne faut pas oublier que dans les pays bouddhistes, la voie intérieure et la pratique de la méditation sont largement pratiqués par les moines, mais pas tant que cela par les laïcs, et que cette popularisation au XXème siècle de cette pratique tient à un mouvement initié au XIXème en Birmanie (mouvement Vipassana). Au final, cette pratique est donc plutôt récente chez les laïcs.

Je reprends ci-dessous en partie les termes utilisés par Évagre le Pontique : mais nombreux sont ceux qui ont mis en place une théorie (au sens français du mot) du chemin spirituel. On peut citer Jean Cassien, Origène, le Pseudo-Denys l’Aréopagite, au Moyen Âge : Richard de Saint Victor, puis par la suite la tradition Carmélite…

Sans oublier que la carte n’est pas le territoire, le chemin peut être résumé en deux ou trois étapes comme ceci :

Première Étape : Praktikè

Dans cette étape, il s’agit de purifier le psychisme de ses mauvaises tendances inférieures. Le mot d’ordre est « purification ».

Les mauvaises tendances, les péchés éloignent de Dieu : c’est à dire que des nuages obscurs nous empêchent de percevoir la luminosité naturelle de notre esprit (pneuma) et de Dieu.

Dans cette étape, nous cherchons à purifier nos passions et à cultiver les vertus. S’éloigner des péchés capitaux, suivre le Décalogue, pratiquer les quatre vertus cardinales, faire un examen de conscience quotidien ; la prière vocale ou imaginative, la lecture des Écritures ; des actions corporelles et matérielles comme le jeûne, le don, les actions charitables, la restriction des sens ; tout ceci participe à cette purification de l’âme.

L’effort est volontaire et soutenu, car nos mauvaises tendances réapparaissent sans cesse comme la mauvaise herbe qui repousse tant qu’on n’a pas arraché ses racines. La discipline nous aide à garder le cap.

D’un point de vue ésotérique : nous nous situons sur le parvis ou bien le vestibule du Temple. C’est à dire que cette étape est bien un pré-requis afin d’aller plus loin : un pré-requis indispensable, mais dont on ne peut se contenter si on veut progresser sur le chemin.

La complétion de ce chemin doit nous donner l’apathéia, la pax profunda : cette tranquilité de l’âme, pureté du coeur qui doit permettre la contemplation. Dans cet état, nous ne faisons plus d’effort pour pratiquer les vertus, mais elles nous viennent naturellement.

Plusieurs remarques :

  • On peut bien sûr initier la seconde étape sans être parvenu à l’apathéia complète. La praktikè doit être maintenue tout au long de sa vie, et s’il fallait attendre sa perfection, personne ne commencerait vraiment la seconde étape. Mais la théôrètikè parfaite ne peut être atteinte sans la praktikè parfaite ; et d’autre part, progresser dans une des deux va aussi nous aider à progresser dans l’autre.
  • On retrouve ici un parallèle avec la doctrine bouddhiste qui met l’accent sur les vertus afin de pacifier l’esprit, d’avoir une vie tranquille et réglée afin de pouvoir méditer. Cependant, dans la tradition chrétienne, n’oublions pas que la pratique des vertus est un bien en soi. Il ne s’agit pas de dévaloriser ceux qui font de la praktikè l’intégralité de leur chemin spirituel, mais de reconnaître qu’il existe différents chemins adaptés à chacun. La participation aux sacrements est probablement plus importante pour une personne qui est plus versée dans la praktkikè que la théôrètikè.
  • On peut remarquer que de nos jours, l’Église a une focalisation presque exclusive sur cette première partie du chemin pour les laïcs, en oubliant qu’il y a une demande de plus en plus croissante pour une pratique intérieure.

Seconde Étape : Théôrètikè

Théôria signifie en grec « vison, contemplation ».

Nous avons ici deux sous-étapes dans le chemin contemplatif.

Théôria physikè

Il s’agit de la phase d’« illumination ».

D’un point de vue ésotérique : dans le Temple, nous nous situons ici dans le Saint.

C’est à dire qu’ayant suffisamment purifié notre âme, nous pouvons à présent nous approcher des choses saintes et sacrées qu’elle renferme. Nous commençons à entrevoir la lumière.

La « contemplation des choses physiques » nous donne la connaissance du créé, la connaissance des âmes (dont la nôtre), une compréhension intuitive de l’Écriture… Je placerais également ici tout ce qui concerne la théologie cataphatique (positive), voire la métaphysique ainsi qu’un certain « ésotérisme chrétien », qui tout aussi utile et passionnant qu’il est, ne doit pas oublier qu’il n’est qu’une marche sur l’échelle, au risque de nous faire idôlatrer des concepts.

La prière contemplative est l’outil privilégié ; ainsi que la lectio divina dans certaines traditions, mais j’ai tendance à penser qu’elle doit se situer ici plus comme une aide que comme la pratique à privilégier.

Au niveau des pratiques : on peut voir par exemple la tradition hésychaste, la prière du coeur, ou bien l’oraison chez les carmélites…

Dans cette étape, l’Esprit Saint apporte son aide de manière plus visible que dans le stage de purification de l’esprit.

  • Comme dit précédemment, l’étape de praktikè est un pré-requis à la théôria : on peut considérer la contemplation comme un approfondissement du chemin chrétien, mais à mon sens, on ne peut pas relier ces deux phases à des pratiques exotériques / ésotériques.

Gnôsis / Théôsis / Énôsis

Il s’agit de la phase « d’union » (à Dieu).

Ésotériquement parlant, nous sommes ici dans le Saint des Saints.

C’est le but de tout le chemin, et par là de notre vie : on peut en dire peu de choses, hormis que d’un point de vue théorique, la théologie positive laisse ici la place à la théologie apophatique (négative). De mon point de vue, tant qu’on n’a pas atteint cette phase, et c’est bien le cas pour l’immense majorité des chercheurs spirituels, quoi qu’ils en pensent : tout ce qui peut en être dit sera forcément sujet à mauvaise interprétation ou débat stérile. Pire : on se forge des concepts, des idées qui en viennent à prendre le pas sur notre expérience, oubliant qu’elle sera forcément au-delà de notre raison.

Quant à la pratique pour y arriver, et dépasser la théôria physikè ? Les auteurs sont unanimes : il n’y a pas de pratiques, pas de techniques, qui permettent par son seul effort personnel d’arriver à l’union avec Dieu. Cette ultime étape nécessite bien sûr d’avoir gravi tous les échelons, mais celle-ci tout particulièrement ne peut s’effectuer sans la grâce de l’Esprit Saint. La finalité de notre vie reste un mystère, et tous les symboles, théories et pratiques ne doivent pas nous faire oublier que le chemin spirituel n’est pas qu’un simple parcours jalonné d’étapes, mais une progression dans laquelle nous nous élevons parfois, nous retombons souvent, et nous devons souvent en remettre à Dieu.


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