
(Je continue ici mon article précédent)
La logique relativiste voudrait que malgré la contradiction formelle des religions entre elles, nous pourrions dépasser cette incohérence en nous concentrant uniquement sur l’expérience intérieure et le chemin qu’elles proposent.
Ceci nie l’importance fondamentale de la raison pour l’être humain : comment accepter que deux religions nous affirment deux choses opposées et qui pourtant puissent cohabiter dans notre pensée ?
On voit l’écueil de considérer toutes les religions comme un supermarché spirituel, et l’abandon de la raison qui en découle :
Dieu existe (monothéismes) ET Dieu n’existe pas (bouddhisme)
Aucune âme ne transmigre (monothéismes) ET Certaines âmes transmigrent (hindouisme)
Il existe en l’être humain un principe immortel (monothéismes, hindouismes) ET il n’existe rien d’immortel dans l’être humain (bouddhisme)
Jésus est mort sur la croix (christianisme) ET Jésus n’est pas mort sur la croix (islam)
Jésus est ressucité (christianisme) ET Jésus n’est pas ressucité (judaïsme, islam)
Dieu est Trinité (christianisme) ET Dieu n’est pas Trinité (judaïsme, islam)
Toutes ces propositions sont évidemment fausses car « A ET NON A » est fausse. La seule conclusion possible est que la logique classique qui est innée à l’esprit humain n’a aucune validité. Il faut remplacer tous les « ET » de ces propositions par des « OU » pour qu’elles soient vraies : il faut donc choisir, ou bien rester agnostique, c’est à dire qu’entre les deux termes de chaque proposition, déclarer que l’on ne sait pas. Mais on ne peut pas affirmer que les deux soient vraies.
Cette brève parenthèse logique étant fermée, intéressons-nous tout de même au chemin intérieur que ces religions proposent.
La plupart des religions proposent un chemin intérieur et personnel, basé sur ce que l’on appelle prière ou méditation. Ce chemin intérieur n’a évidemment rien à voir avec un quelconque « ésotérisme », mais tient de ce que l’on appelle « expérience mystique ».
On ne peut nier que beaucoup de personnes, quelle que soit leur religion, aient connu cette expérience. Pour autant, reste-t-elle la même dans toutes les religions ? Mènent-t-elles vers le même « endroit », le même « résultat » ?
Dans le domaine de la théologie catholique, Jacques Maritain, qui s’est intéressé à ces questions, a conceptualisé les termes de « mystique naturelle » et de « mystique surnaturelle ». La mystique naturelle est entièrement basée sur l’effort humain, tandis que la mystique surnaturelle fait intervenir la grâce, c’est à dire un élément surnaturel et étranger à nos propres efforts. Je trouve ce cadre intéressant car il permet de conceptualiser les différentes expériences intérieures.
Prenons le cas du bouddhisme Theravada, religion que je connais le mieux hormis le christianisme. La méditation bouddhiste conduit-elle au même « sommet de la montagne » que la prière chrétienne ? Pour avoir pratiqué les deux, j’affirme que non. La méditation bouddhiste fait partie de ces « mystiques naturelles », qui amènent certes à une expérience intérieure profonde mais incomplète.
La méditation bouddhiste ne peut amener qu’un seul résultat : la constatation de l’inexistence du « moi ». Nous ne sommes qu’une collection d’agrégats sans identité propre, sans fondement éternel. Méconnaissant l’existence de Dieu, l’existence de l’esprit humain, le bouddhisme ne reconnaît que le corps et l’âme (même s’il ne lui donne pas ce nom).
La psyché s’étudie elle-même et tourne en rond. Elle étudie ses sensations, ses pensées, elle voit que tout cela est impermanent, ce qui est rigoureusement vrai.
Les sujets de méditation donnés sont soit des sujets de concentration pour s’apaiser et se calmer (respiration, mantras, couleurs, etc), soit des sujets dont va forcément découvrir l’impermanence : les sensations du corps, les pensées, la conscience elle-même qui s’éteint sans objet et ne peut pas se tourner sur elle-même. Rien de ce qui a trait au monde spirituel n’est étudié, car ces sujets ne font pas partie du monde sensible. En effet, comment « méditer » (à la manière de vipassana) sur la sagesse, sur l’amour, sur la beauté, sur le sens, sur le symbolisme ? Et pourtant ces choses éternelles existent dans notre esprit. La métaphysique, le transcendant, sont méconnus, vus comme de simples constructions de la pensée (bonjour Kant) et le bouddhisme nous enferme dans le monde sensible.
Le bouddhisme n’est donc pas une spiritualité mais une simple psychologie ou philosophie : il ne reconnaît rien d’éternel, rien de transcendant. Rien n’a de réalité, rien n’est stable et vrai. L’essor de cette philosophie aujourd’hui n’a malheureusement rien d’étonnant dans les pays athées de l’Europe occidentale.
Dans le cas de l’hindouisme, la catégorie de la « mystique naturelle » semble parfois appropriée, parfois non. Contrairement aux bouddhistes, les hindous reconnaissent l’existence d’un fondement stable en chaque être humain. Ce fondement stable, appelé le Soi, l’Atma, est parfois identifié à Dieu ou Brahman.
Il semble que la mystique hindoue puisse avoir certains points communs avec la mystique chrétienne, et par certains points puisse même être compatible en termes d’enseignement. Si l’on examine l’expérience de Ramana Maharshi, un des sages indiens les plus connus de l’époque moderne, on se rend compte que son expérience vécue fait tout à fait sens dans un cadre conceptuel chrétien.
Son « éveil » semble avoir été le suivant : il décrit avoir été en quelque sorte « possédé » par une sorte d’esprit, puis a vécu une expérience dans laquelle une méditation sur la mort de son corps lui a fait comprendre qu’il était immortel. Il décrit son Soi comme étant une force ou un courant, qui agissait à travers lui et le faisait vivre. Ce n’est que plus tard qu’il a identifié ce Soi à Dieu ou Brahman.
Après cette expérience (le tout a duré plusieurs semaines), il est allé au temple, et relate :
« I would stand before Iswara, the Controller of the universe and of the destinies of all, the Omniscient and Omnipresent, and sometimes pray for the descent of His Grace upon me so that my devotion might increase and become perpetual like that of the sixty-three Saints. More often I would not pray at all but silently allow the deep within to flow on and into the deep beyond. The tears that marked this overflow of the soul did not betoken any particular pleasure or pain. I was not a pessimist; I knew nothing of life and had not learnt that it was full of sorrow. »
« Iswara » signifie simplement « Dieu ». Ce passage aurait pu être écrit par un chrétien ; et il est étrange de constater que cette expérience semble relater la descente de l’Esprit Saint qui vient habiter en lui, comme cela est particulièrement exprimé par la tradition chrétienne orthodoxe.
Les saints de la tradition chrétienne expriment bien l’idée que lorsque l’on est particulièrement avancé sur le chemin spirituel, comme le dit Saint Paul, « ce n’est plus moi qui vis mais le Christ qui vit en moi ». Au terme de l’expérience spirituelle, c’est donc Dieu qui vient habiter dans la personne. Pourtant, Saint Paul et les autres saints à sa suite ne confondent pas leur personne et Dieu. Pourquoi alors Ramana Maharishi l’affirme-t-il ? Peut-être car la religion qui constitue l’univers mental dans lequel il vit l’affirme ? Et qu’au terme de l’expérience, c’est bien Dieu qui vit en lui ?
Pour autant, on remarquera qu’il reste lucide : il affirme l’identité de son Soi et de Dieu, mais il ne se prend pas pour autant pour « Iswara, the Controller of the universe and of the destinies of all, the Omniscient and Omnipresent ». Il y a donc bien une différence. Pour les chrétiens, cette différence est de taille : c’est la différence entre Dieu, l’Esprit incréé, et nos esprits qui bien qu’immortels, sont crées et dépendants de l’Esprit incréé. Il semble y avoir une confusion entre une description ontologique (l’homme est Dieu) et la description d’un processus (l’homme devient Dieu). L’identité ontologique professée par l’hindouisme (ou pour être plus précis : l’advaita devanta) est pour moi une confusion de l’état de départ avec le résultat final. Notons tout de même qu’il existe des formes d’hindouisme (dvaita) où Dieu et l’homme sont distincts de nature, comme dans le christianisme.
Par ailleurs, il semble que Ramana Maharshi, dans ses enseignements, ait nié que la réincarnation existe (ce point n’est pas sûr).
Cependant, cette expérience d’éveil, malgré les similarités avec la mystique chrétienne, est-elle la même chose et aboutit-elle au même résultat ? Les différences de vocabulaire entre deux cultures sont compréhensibles, mais peut-on tout résumer à cela ? Lorsqu’il décrit le monde comme « irréel », est-ce simplement une façon indienne de dire comme la théologie chrétienne que le monde n’a de fondement qu’en Dieu et pas en soi, et n’est qu’une création? Ou est-ce bien que réellement, pour lui, nos vies, nos actions n’ont pas d’importance et de poids ? Je ne suis pas sûre. Cette notion d’irréalité peut déprécier ce qui est bien comme ce qui est mal, et amener de l’indifférence vis à vis du monde. Je ne sais pas si c’est le cas de Ramana Maharshi, cependant son enseignement est ambigu.
On notera aussi que l’expérience « d’éveil » qu’il a vécue n’est pas le point culminant d’années de recherche spirituelle. Il semble avoir été touché par la grâce de Dieu, gratuitement, comme il arrive à beaucoup de personnes au sein ou en dehors du christianisme. Son enseignement de méditation est le suivant : s’interroger sans cesse sur « Qui suis-je ?». Mais ce n’est pas l’enseignement qu’il a suivi et qui a amené son expérience. Il n’a expérimenté cette méditation qu’après la descente de l’Esprit Saint.
D’autre part, en se focalisant sur la « quête du Soi », le message a-t-il été bien compris ? Combien de personnes aujourd’hui se focalisent sur la pratique de la méditation, en ne se préoccupant que d’elles-mêmes et prétendent qu’elles n’ont aucunement besoin d’une pratique religieuse, d’humilité ou de charité ?
L’enseignement de Ramana Maharshi semble principalement destiné à éclairer le monde indien, absolument pas aux occidentaux qui sont déjà suffisamment absorbés comme cela dans leur quête d’eux-mêmes. Son expérience semble de plus extraordinaire et pas réellement en lien avec ses enseignements ; je pense qu’il faut la considérer comme liée à sa personne et pas du tout comme représentative.
Pour revenir à la question de départ, il se pourrait que la mystique de l’hindouisme, de l’advaita devanta conduise au même point que la mystique chrétienne. Néanmoins, le cadre conceptuel de l’advaita devanta semble problématique : cette focalisation sur soi (la méditation n’est pas autre chose), cette identification de Dieu et d’un Soi incréé et éternel, le côté irréel du monde… Selon moi, la mystique doit aussi amener une sagesse qui donne sens au monde et à notre expérience. Il n’y en a pas vraiment, au final : le monde reste un simple jeu sans but, une illusion vouée à disparaître, et l’on ne sait pas ce que l’on vient y faire ni qui nous a mis là. Nous sommes apparement Dieu et puis c’est tout, mais aucune « personne éveillée » ne s’est jamais rappelé d’avoir été Dieu puis décidé de s’incarner en tel corps.
Je le répète : il y a confusion entre esprit et Esprit. Cette mystique n’apporte pas de réponses claires aux questions que l’on se pose et me semble par là-même incomplète. L’advaita devanta est bien une spiritualité contrairement au bouddhisme ; mais elle méconnaît le transcendant et s’arrête au spirituel créé. On arrive aux limites de ce que l’être humain peut connaître en l’absence de Révélation Divine.
On retourne donc au départ : l’importance capitale du sens, de la raison, pour l’être humain, et pas juste de l’expérience.
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