Prêtre, prophète et roi

La Tradition catholique affirme que tout baptisé, par son baptême, devient prêtre, prophète et roi. Que signifie cette affirmation ?

Dans la société humaine, ces trois qualités tirent leur source du Christ, le prêtre, prophète, et roi originel. L’or du roi, l’encens du prêtre, la myrrhe du prophète seront offerts à l’enfant Jésus par les rois mages, car de tout temps et tout lieu, c’est Lui qui est à l’origine de ces rôles. « Tu n’aurais aucun pouvoir si cela ne t’avait été donné d’en haut. » Même aujourd’hui, dans notre société éloignée de la Tradition, ces rôles ne cessent pas d’être effectifs.

Mais comment cela s’applique-t-il à nous, simples chrétiens qui vivons une vie ordinaire, qui ne sommes ni David, ni Élie, ni Samuel ?

Rappelons que le baptême nous ouvre virtuellement la voie à la naissance intérieure : notre mort et résurrection dans le Christ est la mort de l’homme profane et la naissance de l’homme nouveau. Ceci nous indique clairement que ces trois modalités, ces trois rôles, portent uniquement sur un travail et une voie intérieurs : nous parlerons donc de sacerdoce, de prophétie, de royauté intérieurs. Qualités virtuellement conférées lors du baptême, elles ne se développeront que lors de la métanoïa au sens propre, la naissance intérieure. Elles se développeront aussi par coopération de l’homme à Dieu, c’est à dire qu’il faut le souhaiter et le vouloir.

Examinons donc chacun de ces rôles.

Le prêtre

Rappelons que le prêtre est celui qui offre un sacrifice : le prêtre catholique ou orthodoxe accomplit le sacrifice lors de la messe. Le sacré est d’abord un sacrifice : sacrificare, « faire sacré ». Le rôle principal du prêtre est de l’offrir afin qu’il soit « agréable à Dieu », c’est à dire agréé par Lui. Lorsque l’on comprend cela, on comprend aussi qu’il s’agit simplement d’une fonction : le prêtre n’est pas intermédiaire entre les hommes et Dieu, comme dans l’Ancien Temple. Il pourra les guider et les conseiller, mais il est surtout apte à effectuer un sacrifice. Dans l’idéal, bien sûr, le prêtre devrait être aussi un homme spirituel ; mais cela regarde avant tout sa vie intérieure personnelle, pas sa capacité à effectuer l’acte sacré.

Ces notions de sacrifice, ainsi que la véritable notion de prêtrise, sont à mon sens cruciales pour bien comprendre la religion chrétienne ainsi que ses véritables exigences.

Nous avons progressé de l’Ancienne Alliance et de ses sacrifices sanglants au Temple (dont il semble que Dieu ne les agrééait plus, tant ils avaient été vidés de leur sens ; voir le prophète Jérémie), à la Nouvelle Alliance, avec l’ultime sacrifice , celui de Jésus-Christ sur la croix pour toute l’humanité. Les prêtres de l’Église reprendront, symboliquement, chaque jour, ce sacrifice : symbole visible qui nous liera à l’éternel sacrifice du Fils dans le monde spirituel.

Les prêtres chrétiens sont les descendants des prêtres du Temple ; les seuls légitimes, d’ailleurs, puisque la religion juive n’a plus de prêtres depuis la destruction du Temple. Il s’agit d’une fonction instituée par Dieu, qui a instauré des prêtres dans la religion hébraïque depuis Moïse et Aaron, choisis parmi les hommes du clan des Lévites. La validité du sacerdoce extérieur s’inscrit nécessairement dans une continuité historique et traditionnelle ; elle a été renouvelée par le Christ et son instauration de l’Église. Il a ainsi donné la compréhension spirituelle de l’ancien sacerdoce.

Le peuple chrétien est un royaume de prêtres, ce qui était annoncé par l’Ancienne Alliance :

Maintenant donc, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples, car toute la terre m’appartient ; mais vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte. Voilà ce que tu diras aux fils d’Israël. 

Exode 19.5-6

Si nous sommes également consacrés prêtres en tant que laïcs, quel sacrifice accomplissions-nous ? Celui de Jésus, bien sûr, mais pas de la même manière que les prêtres de l’Église qui le rendent visible dans le monde chaque jour. Nous accomplissions le sacrifice de notre homme extérieur, celui qui s’est chargé de péché et d’illusions ; nous le sacrifions dans l’espoir d’une vie éternelle et renouvelée. Comme Jésus, nous sommes à la fois la victime et l’officiant du sacrifice.

En tant que laïcs, notre sacerdoce sera donc entièrement spirituel et effectué dans notre Temple intérieur, car nous ne possédons pas, comme les prêtres, ce pouvoir extérieur du symbole. (Je précise pour éviter tout contresens que c’est une manière symbolique de parler et que l’on ne va pas s’imaginer sacrifier je ne sais quoi dans le monde astral ou dans un temple imaginaire, par exemple… à la manière des adeptes du Vajrayana…)

Certains occultistes et magiciens ont pensé à singer cette fonction de prêtre (rappelons que cohen / coën, pluriel cohanim, signifie prêtre), se donnant au passage le titre d’élus ; mais n’ayant pas reçu de consécration valide, cette fonction ne sera que cela, au pire une singerie diabolique, au mieux une redondance de l’état du véritable initié chrétien. On verra dans le monde visible les résultats du sacrifice effectué par le chrétien laïc : on le verra développer ses vertus, aider son prochain, ne pas se laisser aller à être égoïste, mais on ne verra pas l’acte du sacrifice en tant que tel.

On comprendra aussi qu’une femme puisse être prêtre intérieurement, se sacrifiant elle-même ; mais une femme ordonnée prêtre dans l’Église visible serait un non-sens. Le rôle attribué à la femme est de donner et de faire grandir la vie, par ailleurs sous toutes ses formes : physique, psychique ou spirituelle… mais pas de l’ôter. Il est néanmoins tout à fait légitime pour une femme de donner un enseignement, cependant la liturgie catholique ne le permet pas ; mais il existe bien d’autres façons de donner un enseignement, et le rôle en est par ailleurs minime lors de la messe, même si la liturgie de la Parole y a toute sa place.

Attention, par ailleurs, à cette notion de sacrifice. On peut subtilement renforcer notre ego par cela ; si nous montrons à Dieu, comme un bon relevé de notes, tout ce que nous avons sacrifié pour lui : notre temps, notre volonté, parfois même nos envies profondes, etc. Le véritable sacrifice ne consiste pas à attendre les bons points de notre Père des cieux, qui n’attend qu’amour de notre part. Le véritable sacrifice consiste à faire mourir Adam et ses tendances au péché en nous, non parce que le Père l’exige, mais parce que nous comprenons que cela est inévitable à notre croissance spirituelle. Nous ne devons aucunement renier ce que nous sommes en profondeur, juste nous débarrasser de ce que nous croyons être nous. L’ascèse, comme par exemple pendant le Carême qui nous aide à la développer, est ce chemin.

Le prophète

Parlons de la prophétie. Comme dans la prêtrise, il ne s’agit pas de s’arroger des compétences extérieures, et d’aller jouer le prophète ou le mystique ; par exemple en allant évangéliser sans subtilité ou d’imposer nos façons de voir le monde à des gens qui n’ont rien demandé, et qui n’ont sans doute pas les capacités spirituelles de comprendre ce que nous voulons leur dire. Chacun son rythme sur son chemin. De toute façon, si on fait cela, c’est sans doute que nous n’avons rien compris non plus. Mais bien sûr, je l’ai fait, et je le fais sans doute encore sans m’en rendre compte…

La prophétie est donc intérieure : il s’agit d’écouter l’appel et la voix de Dieu. Lire et relire l’Écriture, bien sûr, pour en déchiffrer toutes les subtilités. Lire, écouter, ceux qui sont inspirés par la voix divine ; principalement dans la religion chrétienne et ses dérivés, mais pas seulement, afin d’ouvrir ses horizons et d’y prendre ce qui est bon à prendre ; lire le grand livre de la nature, déchiffrer les évènements de nos vies et en découvrir le sens, la symbolique cachée ; écouter la voix de l’Esprit Saint qui nous parle et nous conseille sans cesse. Contrairement à la fonction sacerdotale, la fonction du prophète est plus passive qu’active : il faut donc équilibrer les deux.

Au premier abord, écouter Dieu et comprendre ses messages cachés nous semble bien plus agréable qu’effectuer le sacrifice de nos mauvais penchants.

Mais il faut aussi lire les prophètes de l’Ancien Testament pour bien comprendre ce que cela signifie. Le sacré est ce qui est mis à part, délimité, retranché : ainsi comme le prêtre, le prophète est un être à part de ses semblables.

Il est difficile d’être prophète. Ainsi Jonas s’enfuira lorsque Dieu lui donnera l’ordre de prêcher, craignant les païens sauvages vers qui il doit aller…

N’écoutez pas les paroles des prophètes qui vous disent : « Non, vous ne servirez pas le roi de Babylone ! » C’est le mensonge qu’ils vous prophétisent ! Je ne les ai pas envoyés – oracle du Seigneur –, mais ils prophétisent en mon nom le mensonge ! À cause de cela, je vais vous chasser, et vous périrez, vous et vos prophètes.

Jérémie 27.14-15

Le faux prophète est celui qui dit que tout va bien, que Dieu est content, que rien de mal ne va se passer. Le peuple l’aime et écoute ses paroles pleines de « sagesse ». Par contre, celui qui ne les caresse pas dans le sens du poil…

En fait, tout le monde déteste les prophètes. Il n’est qu’à voir comment Jésus a été reçu… Ou comment l’ont été Jérémie, Osée, Ézéchiel et les autres. (Spoiler : pas très bien).

Car le prophète n’est pas celui qui agit sagement, qui respecte les lois établies, qui pense comme tout le monde. Le prophète n’est pas un homme bien comme il faut, ni une espèce de sage bienveillant à la longue barbe. Le prophète voit ce que les autres ne voient pas ; il écoute avant tout la voix de Dieu, pas la voix des hommes d’église ; encore la moins la voix des profanes de toute sorte ou la voix des démons. Ni le monde, ni la religiosité hypocrite ne le satisfont. C’est un homme exigeant (un casse-pieds, quoi). Même s’il ne prêche pas extérieurement, son attitude et sa personnalité le mettront à part.

La voie intérieure est une ascension solitaire.

De nos jours, il verra d’un œil intransigeant la décrépitude morale du monde, les hommes qui sont entraînés vers le bas malgré eux ; il verra aussi que rien n’a changé depuis l’Ancien Testament, que tous les malheurs décrits dans la Bible semblent raconter l’histoire de son pays, et que la décrépitude de sa propre religion est à pleurer.

Et puis il se consolera en effectuant son activité de prêtre, c’est à dire en travaillant sur lui avant de se plaindre des autres. Voilà pourquoi ces deux fonctions doivent s’équilibrer…

Le roi

Enfin, la royauté intérieure. Cette qualité est peut-être la plus aisée à comprendre intellectuellement, car on retrouve cette notion dans d’autres traditions. La royauté nous place au centre du monde, sur l’axis mundi ; au point d’équilibre entre Ciel et Terre. Non plus sujets ballotés au gré du vent et des humeurs, errants sur la circonférence du cercle, nous avons rejoint le centre immuable en nous mêmes. Comme les rois celtiques qui étaient consacrés sur une pierre, nous aussi avons été consacrés sur le roc qu’est le Christ, source inaltérable de notre être. Nous avons retrouvé la place qu’occupait Adam en Eden, mais en « mieux » : ayant parcouru le chemin, le pèlerinage a touché à sa fin.

Une remarque sur le sacrement de confirmation : l’esprit originel de ce sacrement n’était-il pas de matérialiser cette royauté que le baptême nous a offert ? L’onction, dans l’Ancien Testament, représente très exactement cela. Le Christ est « l’Oint » du Seigneur, et nous devons être de nouveaux Christ.

Alors, Samuel prit la fiole d’huile et la répandit sur la tête de Saül ; puis il l’embrassa et lui dit : « N’est-ce pas le Seigneur qui te donne l’onction comme chef sur son héritage ? »

1 Samuel 10.1

Non pas des « dons de l’Esprit Saint », mais la matérialisation visible par l’onction du Chrême, de cet état de royauté intérieure qu’offre le baptême. Voilà pourquoi il est logique qu’il le suive immédiatement, comme chez les orthodoxes (mais évidemment, comme chez les catholiques, leur baptême des nourrissons est un sérieux problème à mon sens). L’onction est cependant donnée lors du baptême catholique des enfants, même si elle ne porte pas le nom de confirmation, et sera répétée une seconde fois si l’adolescent reçoit la confirmation ; par contre, l’adulte baptisé recevra en même temps baptême et onction. On perçoit le caractère redondant de ce sacrement de nos jours.

Comme les deux autres qualités, celle de roi qui nous est conférée par le sacrement est virtuelle, et devra être intégrée dans notre être au fil du chemin.

La royauté est le but de ce chemin : elle rassemble en elle la prêtrise et la prophétie. On dit en effet dans cet ordre habituel : prêtre, prophète et roi, comme une gradation vers le supérieur. Les présents offerts au Christ l’ont été dans l’ordre inverse, en commençant par l’or, car Il s’est abaissé pour nous rejoindre. Mais de notre côté, avant d’arriver au centre du monde, il faut en passer par les étapes du sacrifice et de l’écoute de Dieu. Les voies spirituelles qui nous mettent directement au centre du cercle conduisent à un déséquilibre spirituel et psychique.

Si on pouvait partager, autant qu’on le doit, cette croyance, que nous sommes tous enfants de Dieu au premier chef, que Dieu est le père des hommes et des divinités, jamais, je pense, on n’aurait de soi des idées qui nous amoindrissent, ou nous rapetissent. Quoi, si César t’adoptait, personne ne pourrait supporter ton orgueil; et quand tu sais que tu es fils de Dieu, tu ne t’en enorgueilliras pas! Nous ne le faisons guère aujourd’hui!

Epictète – Entretiens

Le roi en nous, le Fils de Dieu que nous serons, sera élevé à la véritable dignité d’homme, de femme. Car n’oublions pas que nous ne sommes que des enfants spirituels ; nous sommes loin d’être des hommes et des femmes accomplis.

Mais comme la fonction de prophète et de prêtre, la royauté est avant tout une charge. Un peuple n’est pas tenu responsable de ses actes ; seul le chef, le roi, l’est. Par la naissance de notre roi ou reine intérieur, nous devenons responsables de nos actes devant Dieu. Nous ne sommes plus le petit enfant qui fait ce qui lui chante. Dieu demandera plus de comptes à un chrétien qu’à un païen ; et encore plus à la mesure de notre progression sur le chemin. Si nous cherchons juste la connaissance intellectuelle mais pas à nous changer intérieurement, ne nous dira-t-Il pas : toi qui connaissais tout cela, pourquoi as-tu mal agi ?

Voilà pourquoi certains des premiers chrétiens retardaient le baptême le plus longtemps possible, ne le recevant parfois qu’à l’article de la mort : car comme le dit un sage moderne, with great power comes great responsibility.

Blague à part, le chemin spirituel est difficile en cela qu’il nécessite d’assumer qui nous sommes, nos fautes et nos erreurs. Le chemin véritable est bien loin d’une lumière qui nous dit que tout est permis et que nous pouvons faire ce que bon nous semble. La disparition de la royauté en tant que système politique aurait pu nous faire prendre conscience que nous sommes tous des rois ; en réalité, nous sommes tous devenus des esclaves, ignorant notre noblesse intérieure. Notre chemin spirituel doit nous permettre, en intégrant le Christ en nous, de nous élever à la dignité du prêtre, du prophète, et enfin du roi.

Mystères

Nous pouvons également mettre en lien ces trois qualités avec les trois phases classiques de la progression spirituelle. Purification / prêtrise : la mort au péché. Illumination / prophétie : naissance du nouvel homme qui vit maintenant selon les voies de Dieu. Enfin : union à Dieu ou théosis / royauté : cette royauté intérieure ne peut nous venir que de Dieu. On pourra relier cette dernière phase avec bien sûr le dernier mystère du chapelet, où Marie couronnée par Dieu devient reine de la création.

On pourrait inverser la purification et l’illumination, comme c’est le cas dans la prière du chapelet : car pour être prêt à mourir, il faut savoir que quelque chose survivra.

Prêtre – Purification – Mystères douloureux

Prophète – Illumination – Mystères joyeux

Roi – Union – Mystères glorieux


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