Le gros mouton et le gardien du seuil

Jésus a dit :
Le Royaume est comparable à un berger qui avait cent moutons. L’un d’entre eux, le plus gros, disparut.
Il laissa les quatre-vingt-dix-neuf, il chercha l’un jusqu’à ce qu’il l’eut trouvé. Après l’épreuve, il dit au mouton : je te veux plus que les quatre-vingt-dix-neuf !

Évangile selon Thomas, logion 107

L’évangile apocryphe de Thomas nous parle d’un homme qui possède quatre-vingt-dix-neuf brebis. Cet homme aurait pu s’en contenter ; après tout, quatre-vingt-dix-neuf moutons, ce n’est pas si mal, on a de quoi faire quelques brochettes et quelques pulls. Pourtant, quelque chose ne le satisfait pas : c’est que le centième mouton, le plus gros et le plus beau, a disparu. Aussi nombreuses soient-elles, toutes les brebis du monde ne le valent pas.

Voilà donc notre homme laissant son troupeau dans la vallée derrière lui, partant dans la montagne à la recherche de ce mouton disparu. C’est difficile : c’est une épreuve. Mais il continue, parce qu’il sait que trouver l’Un, l’Unique, en vaut la peine.

Notre berger, à l’instant où il se met en route, est devenu un pèlerin, un voyageur ayant entrepris sa noble queste. Il pourrait tout perdre : adieu la sécurité des quatre-vingt-dix-neuf petits moutons broutant sagement dans leur pré. Pourtant, il n’hésite pas et se lance à la recherche du gros mouton, ce mouton qui de son côté n’a pas hésité à sortir des sentiers battus pour aller brouter là où l’herbe est meilleure et la vue plus dégagée : l’histoire ne nous le dit pas, mais le mouton est probablement parti en haut de la montagne.

Et lorsqu’il le trouve enfin, son gros mouton perdu, l’homme est heureux d’avoir bravé toutes ces épreuves, d’être parti le chercher là où il ne s’y attendait pas.

Cette petite histoire nous rappelle d’être nous aussi des pèlerins, d’être toujours en avant, de chercher sans nous arrêter. Dieu ne se trouve pas dans les quatre-vingt-dix-neuf petites certitudes que nous avons sur lui : Dieu se trouve en dehors des sentiers battus. Il n’est pas plus dans les quatre-vingt-dix-neuf noms ou attributs qu’on peut lui donner : Il est l’Infini. N’étant ni mesurable ni dénombrable, il est symboliquement Un : א, l’Aleph. Il vaut la peine qu’on aille le chercher au sommet de la montagne. La queste du Graal mène bien au-delà du petit pré clôturé.

L’évangile selon Matthieu laisse pourtant entendre que l’homme est une brebis que l’on doit ramener au bercail :

Quel est votre avis ? Si un homme possède cent brebis et que l’une d’entre elles s’égare, ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour partir à la recherche de la brebis égarée ?

Et, s’il arrive à la retrouver, amen, je vous le dis : il se réjouit pour elle plus que pour les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées.

Ainsi, votre Père qui est aux cieux ne veut pas qu’un seul de ces petits soit perdu.

Mt 18.12-14

En réalité, cette évangile est le pendant de l’histoire apocryphe du mouton égaré. L’évangile de Matthieu nous décrit les efforts que Dieu fait pour nous ramener auprès de lui ; l’évangile de Thomas nous décrit les efforts que l’homme fait pour trouver Dieu. Les deux sont nécessaires. L’homme dans l’évangile de Matthieu est Jésus qui vient nous chercher en donnant sa vie.

Parlons donc des obstacles que l’homme rencontre vers son chemin vers Dieu.

La tradition occulto-magique, dérivée de la Golden Dawn, a popularisé le concept de gardien du seuil, the watcher on the threshold. Dans cette tradition, ce gardien est souvent vu comme une représentation de notre inconscient, des forces qui nous empêchent d’avancer, du découragement et de la lassitude dans notre travail spirituel quotidien. Ce gardien peut tout à fait aussi nous être extérieur, c’est à dire qu’il peut s’agir d’un esprit, d’un ange, voire d’une personne, qui nous empêche d’aller plus loin. Symboliquement, on peut donc le dédoubler en un gardien extérieur et un gardien intérieur ; on peut d’ailleurs faire le parallèle avec la tradition maçonnique, la Golden Dawn en étant partiellement dérivée.

Les gardiens extérieurs sont ces esprits, ou ces hommes, qui s’assurent que la tradition spirituelle qu’ils gardent vous est bien adaptée. Ils vont parfois fermer des portes qui semblent infranchissables ; à l’inverse, d’autres portes seront ouvertes. Si une voie spirituelle, dans son exotérisme, nous semble fermée, c’est que le gardien extérieur du temple ne veut pas nous y laisser rentrer. Chaque tradition spirituelle a sa cohorte d’esprits qui la gardent et la protègent ; et s’il ne veut pas nous y laisser rentrer, c’est que nous n’avons rien à faire là. Point. Ça ne sert à rien d’insister, c’est contreproductif, et s’il ne veut pas, c’est pour notre bien. D’où mes échecs lors de mes tentatives de m’intégrer à l’Église Catholique, où on m’a formellement refusée ; mes échecs aussi de m’intégrer à la maçonnerie, sans refus formel, mais probablement lié au gardien extérieur de la tradition. À vrai dire, je pense que c’était pour mon bien. Ou peut-être simplement que je suis une casse-pieds qui ne sait s’intégrer nulle part et qui met le bazar partout où elle se trouve.

Mais pourtant… ?

Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira.

Mt 7.7

Il y a forcément une voie spirituelle pour chacun.

Une fois à peu près intégré dans le courant spirituel qui nous intéresse, que se passe-t-il ? Est-ce que le travail est fini, qu’il suffit de se laisser porter au sommet comme Aladin sur son petit tapis ? Que nenni.

C’est là qu’intervient le gardien intérieur. Celui-ci, par ailleurs, peut très bien être une part de votre inconscient, un ange, ou un esprit. Si c’est un homme en chair et en os, il agira sans savoir qu’il joue pour vous ce rôle temporairement ; contrairement au gardien extérieur.

Le gardien du temple intérieur s’adresse à ceux qui veulent aller plus loin dans la compréhension des mystères. Contrairement au gardien du temple extérieur, à qui vous pouvez plus ou moins mentir, vous ne pouvez pas mentir au gardien intérieur et vous ne pourrez jamais forcer la porte. Voilà pourquoi on dit que le véritable secret ne peut pas se transmettre.

Ses questions sont les suivantes :

Qui es-tu ? D’où viens-tu et que cherches-tu ici ?

Pour quelle raison veux-tu accéder aux mystères ? (Sous-entendu : elle a intérêt à être bonne.)

On ne lui donne pas de réponses ; il les connaît déjà.

Mais nous, interrogeons-nous sur ce qui nous amène ici ? L’envie d’avancer, de connaître Dieu, ou bien le simple désir de connaissances intellectuelles ?

Le gardien du temple intérieur est là, non pour protéger un secret qui comme dit, ne se transmet pas, mais pour protéger celui qui demande l’accès. Car des connaissances données trop tôt peuvent être dommageables du point de vue spirituel : elles peuvent fausser la vision et donner de fausses certitudes.

En fait, il n’y a jamais rien de caché. Les paraboles, les symboles ; tout ce qui a été caché sera dévoilé. Le gardien du temple intérieur s’assure que le cheminant a les qualités spirituelles requises pour passer une nouvelle porte dans le Temple. Une nouvelle profondeur de compréhension est donnée ; des portes qu’on croyait fermées à clé s’ouvrent. Dieu accepte de livrer son mystère, un peu plus.

Si on tombe sur un obstacle dans notre voie spirituelle, il faut persévérer, car la clé nous sera forcément donnée à un moment, quand nous aurons les qualités requises. À ce moment là, le gardien du Temple intérieur nous donnera ce qu’il faut pour continuer… jusqu’à la prochaine fois où nous tomberons sur lui. Il a deux visages : un visage semblable aux déités courroucées du bouddhisme, un visage effrayant car l’obstacle nous semble insurmontable ; comme les kerubim, il porte l’épée qui nous barre l’accès au jardin d’Eden. Mais une fois l’obstacle derrière nous, nous réalisons que subtilement, le gardien du seuil a tout fait pour nous aider à passer l’épreuve, qu’il était là pour nous souffler ce dont nous avions besoin. Il a les deux visages de Janus.

Je ne donnerai pas d’exemple concret de mes rencontres avec le gardien intérieur. Des connaissances m’ont été données, dont une partie se retrouve peut-être sur ce blog… mais les rencontres avec le gardien intérieur font partie du secret du roi, qu’il n’est pas bon de divulguer. Cependant, ces connaissances intérieures, contrairement à celles qui sont dérivées de mes propres spéculations, sont ancrées comme des certitudes de vérité ; même si rien n’empêche d’avoir, bien sûr, plusieurs interprétations. Une parole qui nous est destinée n’aura pas le même impact chez une personne à qui elle ne l’était pas.


En savoir plus sur Le chemin et la vérité

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire