
L’expérience mystique confirme une chose : le langage rationnel est impropre à décrire ce qu’il se passe en présence de Dieu. L’esprit humain interprète l’inspiration divine en fonction de sa culture, de ses croyances, de sa psychologie, de ses émotions… Il n’existe pas de description objective de ce domaine qui transcende complètement le pur humain.
C’est pourquoi il est illusoire de penser qu’une religion, quelle qu’elle soit, est la Vérité, ou la décrit parfaitement. Il n’y a bien sûr qu’une seule Vérité : prétendre comme on le fait aujourd’hui que chacun a sa vérité, ou que les religions sont toutes vraies, est une illusion de l’esprit. Mais s’il y a une seule Vérité, il y a aussi plusieurs moyens de l’exprimer, de l’approcher. La plupart des religions contiennent en elles des semences de vérités, là où Dieu a approché l’homme et que celui-ci l’a retranscrit à sa manière, dans sa culture, dans ses écrits et ses inspirations. Une religion n’a de valeur que si elle aide l’homme à se transcender, pour ne pas rester corps et âme, mais abriter en lui l’Esprit de Dieu. Certaines y parviennent mieux que d’autres.
Chaque religion décrit ainsi Dieu selon son niveau de compréhension : un Dieu purement extérieur, pour le judaïsme et l’islam, qui dicte des lois arbitraires à un être humain qui ne peut que les subir ; un Dieu incompréhensible, dont on ne peut rien dire, s’il existe ou non, dans le bouddhisme originel ; puis dans le christianisme originel, ainsi que dans les religions hindoues, un Dieu qui habite au coeur de l’homme et vient le transformer. C’est sans doute dans les religions hindoues qu’une personne véritablement intéressée par Dieu verra le meilleur terrain pour sa recherche ; l’esprit métaphysique et cosmique domine, bien loin des religions sémites et de leur Dieu fabriqué à l’image humaine.
Le christianisme, malheureusement, dérive de ce terreau ; et adapté à la pensée occidentale qui ne refuse pas la métaphysique, mais a perdu depuis des siècles son rapport à l’intuition, au féminin, au mystère, il s’est figé dans une doctrine rationnelle et stérile lors de la Contre Réforme. Aujourd’hui, la tradition mystique et contemplative perdure, mais le langage dogmatique étouffe ceux qui se tournent justement vers l’intériorité pour être libres.
Si on en reste à l’être humain corps et âme, à la morale et à la doctrine sociale, toutes importantes qu’elles soient, le christianisme rate son but. C’est seulement lorsqu’une personne développe une relation personnelle à Dieu en elle, dans la prière silencieuse, que l’on est vraiment un disciple du Christ : on est corps, âme et esprit. Sinon, on court le risque de n’être pas plus qu’un bon catholique, un bon protestant, de rester dans la troisième demeure pour employer le langage de Thérèse d’Avila. Mais une bonne personne n’est juste qu’une bonne personne, et un athée peut être une bonne personne aussi.
Le langage de l’Église risque d’être pris pour le but ; le Dieu qu’elle décrit, de se figer en un imaginaire qui n’a que peu de lien avec la Vérité transcendante. On idolâtre des sacrements, on oublie que le but de tout chrétien est que le Christ vive en lui, et que tout ce que l’Église enseigne est un moyen pour cela.
Je crains qu’aujourd’hui, en Occident, la plupart des chrétiens, et même les nouveaux convertis, ne saisissent pas que les règles fixées par l’Église ne doivent servir qu’à une chose : leur croissance intérieure, leur écoute de l’Esprit. On ne sait pas ce qu’est l’Esprit Saint, ou bien on le confond avec ses propres créations psychiques. On s’imagine qu’être un bon chrétien, c’est respecter scrupuleusement les règles du Carême, se confesser fréquemment, c’est croire que les sacrements sont magiques et ne nécessitent aucun effort, c’est suivre la Loi à la lettre : le christianisme tend à s’islamiser de cette façon, adopté par des personnes qui n’ont encore qu’un embryon de vie spirituelle et cherchent absolument des règles sans comprendre que la vie en Dieu n’a rien à voir avec cela. La femme s’efface, réduite à son rôle de mère, alors qu’elle devrait par son intuition équilibrer la raison masculine. Pire, les prêtres s’interposent, outrepassant leur rôle de serviteurs pour faire barrage entre le chrétien et Dieu. Si les protestants ont justement réagi contre cela, ils ont aussi perdu au passage la vie mystique de l’Église, asséchant la doctrine tout aussi bien que leurs adversaires à l’époque de la Réforme.
Malgré tout, pour ceux intéressés, il existe bien une tradition mystique chrétienne. Il faut dépasser le dogme, le mythe, pour qu’il ne soit pas une barrière mais un tremplin. Les chrétiens des premiers siècles le savaient bien, vivant dans un monde encore relativement proche de la nature. La raison n’était pas encore venue s’interposer totalement entre l’esprit et l’âme, mais était là pour servir, pas pour être idolâtrée. Les théologiens étaient forcément des personnes mystiques, qui avaient fait l’expérience de Dieu, contrairement à notre époque où n’importe qui peut devenir théologien. « Theologia » désignait en effet la contemplation, non pas une réflexion intellectuelle portant sur Dieu.
On voit cependant des signes prometteurs aujourd’hui. Vatican II, en un premier pas décisif, a affirmé que chaque religion contenait en elle des semences de Vérité, que chaque homme pouvait approcher Dieu qu’il soit de la religion chrétienne ou non. Des efforts de dialogue inter religieux ont été promus. Certaines personnes ont lancé des mouvements de rapprochement avec les traditions contemplatives d’Asie, comme Bede Griffiths et Thomas Merton ; d’autres, au sein de la famille contemplative du Carmel, ont fait ce même mouvement. Nul doute qu’ils seront considérés comme des pionniers d’ici quelques siècles. Mais on a vu à quel point les petits pas en avant du concile, où même le pape François, ont déstabilisé dans leur identité certains catholiques. Et pour le nouveau chrétien d’aujourd’hui, frileux à l’idée de penser par lui-même, il est plus simple de se « nourrir » crédulement de la prédication YouTube d’influenceurs chrétiens que d’aller découvrir la vérité par lui-même. Le mieux est sans doute de laisser ces personnes à leur niveau de compréhension et de souhaiter qu’un jour ils dépassent leurs limitations. En attendant, on peut rester chrétien, se nourrir du travail fait par les mystiques et les pionniers, ceux du premier siècle comme du vingt-et-unième, poursuivre sa voie contemplative, et ne pas écouter les bruits mondains du catholicisme de base.
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