
Nama-rupa : le nom et les formes, c’est ainsi que la philosophie bouddhiste nomme les formes transitoires du monde manifesté.
Pour une personne qui a pratiqué et étudié le bouddhisme pendant huit ans, il est difficile de rentrer dans la logique de la religion chrétienne telle qu’elle est présentée habituellement.
L’un des premiers points d’incompréhension de ma part a été cette insistance, pour les chrétiens, à proclamer que Jésus est l’unique Fils de Dieu. Non pas le Fils unique de Dieu, tel qu’on le dit habituellement dans la théologie ; mais bien un exemplaire unique de l’humanité, seul à posséder en lui la double nature divine et humaine. De mon point de vue, il était évident que Jésus était bien le Fils unique de Dieu ; mais de l’autre coté, chaque être humain qui réalise Dieu en lui est aussi le Fils unique de Dieu. Il n’y a pas un unique « Fils unique ». Jésus est un symbole, il nous montre ce que nous sommes et quel est le chemin à suivre, il nous apprend à prier, il nous dit que Dieu est notre Père ; nous nous sommes mis à l’idôlatrer.
Le christianisme permet-il de parvenir, par lui-même, jusqu’à la Vérité ultime ? J’ai beaucoup de doutes en ce moment. Sans ma connaissance des philosophies et pratiques bouddhistes (ainsi qu’un peu hindoues), je pense que comme beaucoup de chrétiens, je prendrais le nom et les formes du christianisme pour la Réalité. Les penseurs chrétiens des premiers siècles ont été très attentifs, pourtant, à bien élaborer une méthode, une pratique et une pensée qui n’enferment pas Dieu dans des formes : toute la théologie apophatique en est le sommet. Néanmoins, personne n’a jamais remis en question tout le substrat du christianisme, tiré de l’Ancien Testament : les chrétiens n’ont pas encore tout à fait compris ce texte, et n’ont pas vu que le Dieu dont parle l’AT n’a jamais été un Dieu extérieur, mais simplement le reflet dans leur propre conscience du véritable Dieu.
Ainsi toute l’histoire de l’AT est symbolique : à la fois du chemin de l’humanité et de chacun en lui-même. Chacun est à l’image de ce petit peuple, violent et inculte, idôlatre et intolérant ; même les prophètes ne font pas exception. Ils pensent adorer le seul vrai Dieu, mais Yahvé n’existe pas, ce n’est qu’une projection dans la mentalité humaine. Ils pensent que les autres peuples, dénommés abusivement les païens, sont tout simplement d’horribles personnes, qui n’adorent pas le vrai Dieu, ou font des sacrifices au mauvais Dieu : en gros, les païens sont exactement comme eux, mais le petit peuple « élu » projette ce qu’il n’aime pas chez lui chez les autres. De temps en temps, une parole de sagesse apparaît au fil des pages, bien vite étouffée par l’ignorance et la violence. Il ne sert à rien de décréter qu’elle est purement symbolique et d’édulcorer ce texte : parce qu’à notre époque, nous en sommes toujours là, et la violence de l’homme et de ses religions n’a rien de symbolique. La psychologie moderne s’est bien sûr penchée là-dessus, mais toutes les religions confondues ignorent cela (certaines plus que d’autres). L’Ancien Testament est un texte violent, profondément choquant. Il faut le prendre tel qu’il est, au lieu de prétendre que l’homme est différent. Il nous montre la vérité de notre nature. L’Église, ne comprenant pas cela, l’édulcore systématiquement, parce qu’elle a peur. Si ce texte fait bien partie de la religion chrétienne, et si Marcion avait bien tort, alors il faut qu’elle cesse de supprimer les passages qui la dérangent dans la liturgie. Il faut que chaque chrétien soit choqué par sa propre stupidité, et qu’enfin il se pose les bonnes questions.
Car voilà l’homme dans son état naturel : violent et intolérant, mauvais, créant de son Dieu une idole (et même les « prophètes » ne font pas exception). Dans tout ce marasme, on sent pourtant que l’homme cherche Dieu maladroitement. C’est tout d’abord un Dieu purement extérieur.
Arrive Jésus, homme qui a réalisé Dieu en lui, et qui tente péniblement de faire comprendre à ses contemporains ce qu’il en est. Personne ne l’écoute. Personne ne le comprend. Ils en viennent à l’idôlatrer au lieu de comprendre et d’écouter ce qu’il dit : qu’il est le chemin vers le Père, vers le véritable Dieu. Ou bien ils comprennent trop bien ce qu’il dit, et plutôt que de remettre en cause leur façon de penser, en viennent à supprimer cet homme gênant qui avec ses mots, le langage de son époque et sa culture, disait la vérité.
Voilà où se sont arrêtés la plupart des chrétiens. Ils comprennent vaguement que Dieu n’est pas un être extérieur à l’être humain, le jugeant selon des lois arbitraires ; pour autant, ils en sont encore dans le domaine du nom et des formes, l’illusoire, ils s’arrêtent aux signes et aux symboles sans vouloir percer le voile.
Mais percer le voile signifie aussi comprendre que tout ce que la religion chrétienne enseigne, sans être faux, n’a jamais été à prendre au pied de la lettre. Ce n’est qu’un radeau pour traverser la rivière. Mais quelle que soit la religion, on a tendance à s’accrocher désespérément à son petit radeau.
A mon sens, si on veut faire de la religion chrétienne son moyen de salut, il faut la débarrasser de tout ce qui est accessoire. Comprendre, premièrement, que dans la Bible, toute parole qui ne vient pas d’un homme qui a réalisé Dieu ne vaut pas grand-chose en soi. Débarrassé de ses attaches sentimentales, on peut lire l’Ancien Testament on comprenant qu’il ne s’agit pas du tout d’un texte sacré, mais simplement de la triste histoire symbolique de l’humanité qui refuse Dieu en soi, qui préfère lui édifier des temples et lui sacrifier ce qui ne lui coûte rien, et qui préfère faire taire définitivement Sa voix quand elle s’exprime dans l’humanité d’un des leurs. Et c’est une histoire personnelle, aussi bien que collective, une lente progression à travers des noms et des formes pour enfin toucher à la Vérité ultime.
Peu à peu, on commence par réaliser que tout ce que l’on croit, ses préférences, les dogmes auxquels on adhère ou pas, n’a aucune importance. Les croyances, les religions et les réflexions philosophiques de l’homme ne sont d’aucune valeur face à la Vérité. Ce sont des moyens, pas une fin.
Chacun doit tracer son chemin, mais cela ne veut pas dire se bricoler un système de croyances personnes, un petit radeau à soi qui ne mènera nulle part. Il faut bien commencer par prendre une des voies tracées, et à un moment, la quitter, ou bien l’approfondir ; en tout cas s’en détacher.
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