Ascension et liberté

Les fêtes de l’Ascension et de la Pentecôte ne semblent pas avoir la même place dans la liturgie que Pâques. Il semble qu’après quarante jours de Carême, que tout s’arrête à Pâques ; et que les quarante plus dix jours qui suivent se terminent simplement par l’envoi en mission des apôtres. La liturgie du jeudi de l’Ascension, par exemple, me semble assez pauvre, et met uniquement l’accent sur la mission des disciples. La liturgie de la Pentecôte, de même, met l’accent sur cet envoi, et prend pour acquis que chaque baptisé dispose de l’Esprit, sait l’écouter, et n’a qu’à le transmettre aux autres.

De mon point de vue, tout cela tombe malheureusement complètement à côté de la plaque. L’Ascension et la Pentecôte nous expriment que si Dieu a visiblement disparu, c’est pour habiter au coeur de chaque chrétien, afin qu’il soit lui aussi un nouveau Christ : comme le disaient les Pères de l’Église, Dieu s’est fait homme pour que l’homme se fasse Dieu.

Voilà le coeur de la religion chrétienne, la raison pour laquelle Jésus s’est incarné : non seulement pour nous ramener à l’état adamique, mais pour parfaire et dépasser cet état, pour que nous soyons mieux qu’Adam : pour que nous devenions nous aussi des demeures de Dieu, et qu’ainsi, nous nous divinisions. Dans cette vision, lors de l’Ascension, l’incarnation de Dieu ne nous est plus visible, mais lors de la Pentecôte, nous recevons l’Esprit qui nous insuffle une nouvelle vie.

Chacun doit vivre son Ascension personnelle : le moment où le Dieu visible, le Dieu extérieur, nous laisse pour nous faire grandir, pour nous montrer comment dépasser notre idolâtrie, et habiter dans notre coeur. « Ne me retiens pas », dit Jésus à Marie-Madeleine.

Combien de chrétiens aujourd’hui sont conscients de cela ? Combien idolâtrent des préceptes, des institutions, des sacrements, des hommes, au prétexte qu’ils sont donnés par « l’Église », sans comprendre qu’ils sont un moyen et non une fin ? La fin de tout cela, le but ultime, c’est que nous soyons de nouveaux visages de Dieu ; le but n’est pas d’appartenir à l’Église Catholique. Elle n’est qu’un moyen pour nous apprendre à devenir le Christ.

Il me semble que si la liturgie de ces deux fêtes ne reflète pas vraiment l’évènement grandiose qu’elles décrivent, c’est à dire que chaque chrétien est appelé à se diviniser, c’est tout simplement que de nos jours, l’Église est devenue très hésitante sur ce point. Les Pères de l’Église, les auteurs médiévaux, n’hésitaient pas à parler de cela ; mais de nos jours, il semble que l’institution visible de l’Église ait oublié son véritable but.

Au lieu d’enseigner à chaque chrétien à écouter l’Esprit, à conformer sa vie à ce que l’Esprit (et non l’Église institutionnelle) lui enseigne et lui suggère, on se complaît dans une nouvelle Loi, et plus grave : on ne se transforme pas réellement.

Avant d’aller par le monde et de faire des disciples, avant de se lancer dans l’évangélisation, avant de vouloir faire l’influenceur chrétien, il faudrait peut-être se transformer soi-même – c’est à dire en réalité, simplement coopérer pour que Dieu nous transforme. J’insiste : que Dieu lui-même nous transforme, et non pas que nous nous transformions nous-mêmes pour correspondre à ce que les hommes de l’Église attendent de nous, ce qui n’est jamais qu’une subtile forme de pélagianisme.

Beaucoup trop de chrétiens n’ont jamais entendu, ou pire, considèrent comme une hérésie, l’énoncé suivant : l’homme doit se faire Dieu. Mais cet énoncé est pourtant au coeur de notre religion, et si les catholiques médiévaux n’hésitaient pas à en parler, si les orthodoxes d’aujourd’hui le savent bien également, l’Église catholique est devenue timide sur le sujet.

Il y a peut-être une raison : une fois que l’être humain apprend à dialoguer avec l’Esprit de Dieu, une fois qu’il tâtonne pour comprendre ce qu’il veut lui enseigner, l’être humain devient autonome par rapport aux institutions et aux jeux de pouvoir humains. L’être humain apprend à être libre, à penser par lui-même, à faire des choix.

Néanmoins, si l’Église est à blâmer pour ne pas annoncer comme elle le devrait cette bonne nouvelle, il faut aussi reconnaître que la majorité des chrétiens n’a aucune envie d’être libre et autonome. Il est plus facile de suivre une nouvelle Loi, de ne jamais remettre en question son propre progrès spirituel ou son bien-fondé. Je ne dis pas qu’il faut tout d’un coup se mettre à se comporter comme certains mouvements charismatiques qui s’imaginent que Dieu leur parle dès qu’un nuage passe dans le ciel ; mais il faut reconnaître qu’aujourd’hui, même si les choses changent, l’Église ne s’est toujours pas remise de la période sombre qui a commencé à l’époque de la Renaissance. Trop de rigidité, trop de morale, trop de raison et pas assez de mystique, jusqu’à en douter de l’existence du monde invisible pourtant professée dans le Credo.

Imaginons un monde où l’Église annoncerait fièrement que chaque être humain est appelé à se transformer pour devenir un nouveau visage de Dieu ; où plutôt que de perdre son temps sur des questions de sexualité ou de préférences liturgiques, elle accueillerait avec bienveillance chaque homme ou femme en quête spirituelle pour lui parler de Jésus et de ce qu’il a fait pour nous.

Alors on verrait affluer dans les églises chaque dimanche tous ces gens qui cherchent, tous ces adeptes du New Âge ou du chamanisme, tous ces gens en quête de réponses que le bouddhisme, l’occultisme, la maçonnerie, la philosophie sans Dieu ne peuvent leur offrir. L’Église aurait peut-être un nouveau visage, celui des premiers siècles où on n’avait rien à gagner socialement en accueillant son message, au contraire, mais où la Vérité était plus importante que tout pour ces gens qui la cherchaient. On pourrait enfin retrouver une certaine liberté, enrichie par des siècles de philosophie chrétienne, de symbolisme, d’art et de liturgie au service de Dieu et non pas de l’homme.

Bien sûr, on verrait aussi partir une partie des gens pour qui le catholicisme est une facade sociale, une réponse identitaire aux problèmes de la société française, tout ceux qui pensent que la religion doit nous souder en tant que groupe contre ceux qui ne sont pas comme nous. Ou peut-être prendraient-ils conscience qu’à force de se comporter comme cela, ils prennent le risque que Jésus leur dise finalement « je ne vous connais pas » lorsqu’ils prétendront avoir fait toutes ces choses en Son Nom ?


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