
Dans la description chrétienne du chemin intérieur et spirituel, l’image du château intérieur, décrite par Thérèse d’Avila dans son Livre des Demeures, est souvent utilisée. Nous y retrouvons sept étapes, que l’on peut regrouper en trois parties qui correspondent globalement à celles-ci, tirées d’une classification plus ancienne :
Purification : 1è, 2è et 3è demeures
Illumination : 4è, 5è et 6è demeures
Union : 7è demeure
On peut aussi classer les 5è et 6è demeures dans l’étape de l’union, si l’on voit celle-ci comme progressive.
Voyons les premières demeures, et les liens que l’on peut faire avec d’autres voies spirituelles.
Dans les premières demeures (jusqu’à la troisième), on vit dans le domaine humain. On peut ne pas être intéressé du tout par le chemin spirituel (1è demeure et en deçà), ou bien avoir commencé un chemin (2è). On sent vaguement que la vie matérielle est insatisfaisante, et on se lance vers quelque chose d’autre. Ce peut être Dieu, mais pas forcément, comme le montrent les personnes qui se lancent sur un chemin bouddhiste.
Arrive un moment où la personne est bien ancrée dans sa voie spirituelle. C’est la troisième demeure : c’est la demeure qui présente un grand danger, car on se complaît dans les observances, dans la Loi du point de vue chrétien, mais on n’a pas encore de vie spirituelle à proprement parler. C’est une phase dans laquelle beaucoup de gens restent, et qui se caractérise par exemple par une grande rigidité, ou bien de grandes spéculations, des systèmes intellectuels. En réalité, la personne est prisonnière de ses illusions psychiques, ou de sa raison selon son tempérament, et n’ayant pas encore touché le spirituel, elle ne peut que se tromper elle-même. Beaucoup de chrétiens vivent leur vie dans cette demeure, corps et âme uniquement, et s’imaginent que suivre le Christ consiste à appliquer parfaitement la nouvelle Loi donnée par leur église, qu’elle soit catholique, orthodoxe ou protestante. Un bouddhiste, à ce niveau, intègre le dogme bouddhiste mais n’a pas encore fait l’expérience de ce qu’il décrit : cela arrive plus tard.
Ces trois premières demeures sont une phase de préparation, ce qui justifie le terme de « purification » qu’on leur donne. Mais par elles-mêmes, elles ne conduisent pas à l’étape suivante. On peut vivre longtemps dans la troisième demeure, penser vivre une vie spirituelle, alors qu’il n’en est rien. On ne peut pas, par soi-même, aller plus loin. La plupart des religions, probablement, permettent d’aller jusqu’à ce point, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient identiques. Si l’on n’est pas allé au-delà, il y a de grandes chances que le Dieu que l’on prie (quel que soit son nom) ne soit qu’une illusion psychique et une idole.
La 4è demeure marque une rupture. La personne s’éloigne de ce qui est uniquement humain et commence à entrer dans le domaine spirituel. L’intervention qui a lieu pour y entrer nécessite une force extérieure à la volonté humaine. On peut l’appeler illumination, conversion (métanoia), seconde naissance… selon le sens que l’on donne ultérieurement à cette expérience, et selon le degré d’engagement volontaire.
Cependant, le psychisme demeure très présent, et l’expérience initiale qui conduit dans cette demeure peut être interprétée psychologiquement de plusieurs manières. D’un point de vue objectif, c’est l’irruption du spirituel, du domaine divin, dans le monde uniquement humain.
Un bouddhiste vivant cette expérience n’en voit que le côté humain. Sa religion ne disposant pas de l’idée de Dieu, il ne comprend pas ce qui lui arrive : en contraste avec l’éternité de Dieu qu’il a entraperçue mais qu’il ne peut pas intégrer intellectuellement, il voit que l’existence humaine est éphémère, instable et source de souffrance. Il voit que sa propre identité humaine n’est pas fixe, qu’elle est instable et dépend du monde extérieur. Il prend conscience d’un abîme infranchissable, sans pouvoir conceptualiser ce qu’il a entraperçu de l’autre côté.
Pour un hindou faisant la même expérience, c’est un peu différent. Toute l’attention est fixée sur Dieu, sur l’infini, et dans ce cas là, en contraste, l’existence humaine apparaît comme illusoire, quelque chose dont il faut se défaire pour se plonger et disparaître en Dieu. L’abîme infranchissable est mieux saisi : d’un côté, Dieu, de l’autre côté, le samsara, l’existence vue comme illusoire.
Pour un chrétien enfin, l’expérience prend un autre sens. Il y a toujours cet abîme infranchissable, Dieu d’un côté, le monde crée de l’autre. Mais le chrétien sait qu’il existe un pont, un médiateur, quelqu’un qui a franchi cet abîme : seul Dieu peut le franchir. Il s’est abaissé vers nous, a pris un corps, une âme humaine ; puis il a traversé à nouveau l’abîme dans l’autre sens, emportant avec lui le monde crée pour le sanctifier. Par sa confiance en Jésus-Christ, le chrétien qui entre dans la quatrième demeure peut avoir une compréhension équilibrée : il sait que l’existence humaine, pour toute créée qu’elle soit, n’est pas illusoire. Il sait que Dieu maintient son être créé dans l’existence, et que sa vie présente n’est pas un fardeau ou une illusion. Enfin, il peut apprendre, grâce à la longue tradition chrétienne, que le but du chemin sera celui-ci : que Dieu vienne vivre en lui.
Cette expérience n’est que le début. On peut la nier, et retomber dans un état où on fige dans des dogmes, des considérations humaines. Car la quatrième demeure est un état transitoire, et il faut soit progresser plus avant, soit régresser. L’occultiste ou l’ésotériste est souvent quelqu’un qui a été jusqu’à ce point d’illumination, qui a eu une expérience de l’infini, mais ne l’ayant pas comprise, il régresse jusqu’à la troisième demeure, le monde humain : celui-ci étant compris comme monde matériel et psychique, corps et âme. L’ésotériste passe alors le reste de sa vie à jouer tristement avec ses petits jouets psychiques, ses petits symboles, ses faux dieux et sa magie, ses rituels dont Dieu est absent. On peut dire non à Dieu et continuer à vouloir avancer soi-même.
Je suis persuadée que nombre de magiciens, ésotéristes et occultistes d’un certain niveau ont fait cette rencontre de Dieu, puis l’ont refusée et sont retombés plus bas. Si on lit entre les lignes, certains parlent de cette rencontre dans des termes voilés, mais pourtant ne changent rien à leur vision des choses, et s’enferment toujours plus loin dans leurs illusions. Leur discours pourra paraître séduisant, car ils ont vu l’autre coté, et ont parfois plus de lucidité que certains qui ne sont pas allés jusque là : mais n’ayant pas progressé, ils se sont laissés séduire par la force qui refuse que l’être humain aille plus loin, et en séduisent d’autres à leur tour. Ils refusent l’existence de Dieu non pas d’un point de vue intellectuel, mais d’un point de vue existentiel. Ne voulant dépendre de personne, ils s’enferment eux-mêmes.
D’un autre côté, il est vrai que cette rencontre est effrayante. Et si l’on refuse la seule explication satisfaisante, celle donnée par le christianisme, on peut alors rebrousser chemin ou persister dans une voie incomplète.
Car cette demeure marque la bascule entre l’être humain qui fait des efforts par lui-même uniquement (tel le bouddhiste, l’ésotériste), et celui qui conscient de sa nature d’être créé, se repose sur Dieu pour le faire avancer (ou du moins il essaie). Il s’agit moins de faire que de coopérer avec une force immensément plus grande que soi, et qui veut nous emmener là où nous ne pouvons, ni ne voulons pas encore aller.
Voici pourquoi Jésus dit : il est mieux pour vous que je m’en aille, sinon l’Esprit ne viendra pas. Il faut lâcher nos concepts, nos images de lui, ne plus l’imaginer mais au contraire essayer de se mettre en sa présence réelle. Car il dit encore : je suis avec vous jusqu’à la fin du monde. C’est à dire d’un point de vue individuel : jusqu’à la fin de votre monde intérieur, de vos illusions psychiques, de votre vie biologique, je serai avec vous. Ne nous débarrassons pas de l’humanité de Jésus, a dit Thérèse d’Avila. Voici toute la symbolique profonde de l’Ascension.
Progresser dans cette 4è demeure et les suivantes fait relativiser les préceptes du chemin initial. Ainsi un chrétien qui continue son chemin intérieur, tout en restant dans l’Église (car un être humain ne vit pas dans un monde purement spirituel, il a besoin de rites, de symboles, et aussi d’une tradition permettant de le guider), a un regard plus détaché sur des choses qui paraissent parfois très importantes à des chrétiens des premières demeures. Il reconnaît que l’obsession pour certaines questions : comme de nos jours l’obsession maladive de certains chrétiens pour l’homosexualité, ou pour des préférences liturgiques, des observances et dévotions extérieures, ou encore certaines croyances déviantes (les soi-disant « guérisons » à St Nicolas des Champs), certaines fausses apparitions mariales, un soi-disant Christ-Roi purement extérieur qui viendrait organiser lui-même nos institutions au lieu de le faire nous-mêmes, de soi-disant « saints » déclarés ainsi pour des raisons douteuses… Tout ceci est le signe extérieur que ces personnes ne sont pas encore bien avancées sur le chemin spirituel. Ces personnes, bien entendu, jugent les autres alors qu’elles n’en ont pas encore les capacités. Leur vie psychique parasite leur vie spirituelle : selon les inclinaisons de chacun, on aura ainsi la famille catho tradi enfermée dans ses observances extérieures et son idolâtrie d’un dieu imaginaire, ou bien la famille charismatique qui confond Esprit Saint et phénomènes psychiques.
Il semble malheureusement que depuis la Renaissance, le spirituel ne soit plus la priorité de l’Église catholique, qui se concentre sur des questions uniquement morales, a éprouvé beaucoup de défiance envers l’expérience des mystiques, et confond encore allègrement aujourd’hui psychique et spirituel.
Pour autant, le chrétien qui progresse dans ses demeures intérieures sait aussi qu’il ne peut pas s’aventurer seul. L’Église catholique est bien la seule qui donne une présentation du chemin en décrivant la personne de Jésus-Christ. Seule sa théologie permet de donner du sens (et dans une certaine mesures, la théologie orthodoxe) a l’expérience humaine. Il faut casser l’écorce et garder le noyau. Les religions orientales ne donnent aucun sens à l’expérience humaine ; les deux autres religions monothéistes en donnent un, mais se sont forgé un dieu qui n’est en grande partie qu’une idole humaine ; quant à l’ésotérisme, qui ne parle pas de spirituel mais uniquement de considérations psychiques, ce n’est pas plus une voie valable. Il n’est cependant pas exclu qu’une personne puisse, malgré une voie fausse intellectuellement, progresser jusqu’à l’union à Dieu : cela s’est déjà vu.
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