
A vrai dire je n’ai pas été tout à fait exhaustive dans mon article précédent, lorsque je disais que les formes extérieures me semblaient dépassées pour moi. Il y a une tradition que j’ai brièvement étudiée lorsque je suis sortie du bouddhisme : celle du shivaïsme du cachemire, le Shaiva tantra. J’avais entrepris l’étude des Shiva sutras, du Vijnana Bhairava tantra, la doctrine de la pratyabhijna (reconnaissance du Soi)… J’ai vendu énormément de livres suite aux différents virages de mon parcours spirituel, mais ma petite étagère de livres sur le shivaïsme est restée intacte, comme si elle attendait encore un dernier détour pour que j’y revienne. Je me souviens que cette philosophie m’avait beaucoup impressionnée, à ma sortie du bouddhisme, à la fois par sa profondeur et par son optimisme.
Je ne suis pas seule à le penser, mais les difficultés du père Le Saux avec l’hindouisme viennent principalement du fait qu’il s’est concentré sur la philosophie de l’advaita. S’il avait consacré plus de temps, ou s’il avait mieux connu le shivaïsme du cachemire, nul doute qu’il n’aurait pas eu autant d’états d’âme. Car il est vrai que le christianisme est fondamentalement, dans son message, incompatible avec l’advaita pur : c’est pourquoi il parlait de dépasser l’advaita. Dans l’advaita, tout ce monde n’est que maya, qu’il faut dépasser au plus vite pour rejoindre la seule réalité. Ce n’est pas tout à fait ce que disent le christianisme et le shivaïsme. En termes chrétiens : oui, ce monde est une simple création, il « n’a pas » l’être, qui seul appartient à Dieu, mais une création voulue. En termes du shivaïsme : ce monde est līlā, le jeu divin. Dans ces deux religions, le monde est volontairement créé par Dieu : par amour, par jeu, par envie de se communiquer, de se déployer. Ces deux philosophies, même si elles ont bien sûr leur différence, ne sont pas fondamentalement incompatibles. Nous sommes des créatures, mais nous ne sommes pas arrivés là par hasard : un Dieu nous a créés, dans son jeu de la manifestation, dans son amour bienveillant.
A mon sens, le père le Saux avait donc tout à fait raison quand il parlait de dépasser l’advaita : mais les indiens ont déjà leur religion qui leur dit cela, le shivaïsme. L’advaita, tout comme le bouddhisme, présentent pour moi une forme de vérité, mais incomplète, et il faut aller encore plus loin.
Le shivaïsme, tout comme le christianisme, répond à la quête de sens fondamentale de chaque être humain : non pas seulement que sommes-nous ? Comment ne plus souffrir ? Mais aussi, la question fondamentale : pourquoi existons-nous ? La réponse que ces deux religions donnent est à mon sens la plus simple et la plus belle, et intuitivement, me semblait aussi être vraie : le monde existe tout simplement parce que Dieu avait envie de le créer, par amour, par jeu. La création, la manifestation, a donc une valeur fondamentale car elle est le déploiement de Dieu, de sa Parole, à travers le temps et l’espace. Le shivaïsme propose en plus cette assertion fondamentale : nous sommes de même nature que Dieu, il nous suffit de le reconnaître. Le christianisme est plus hésitant à ce sujet, mais confronté au shivaïsme, il me semble qu’un chrétien peut s’enrichir de cette tradition pour approfondir la sienne, ce qu’il est plus difficile de faire avec d’autres traditions indiennes.
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