L’expérience de Dieu

Un des points importants que j’ai compris récemment, suite à la lecture d’ouvrages de Ruth Burrows, est le suivant : il faut distinguer l’expérience de Dieu à proprement parler, de la compréhension qu’en a la personne. L’expérience qu’une personne fait de Dieu est une chose ; mais elle est ensuite retranscrite avec son psychisme, sa mémoire, sa culture, sa personnalité… Et cela paraît logique : l’expérience de Dieu proprement dite est ineffable, incompréhensible, indicible. L’esprit humain et ses capacités finies est dépassé. Il cherche à donner sens à ce qu’il a vécu, mais cela est secondaire. Ou plutôt, disons que la retranscription est secondaire d’un point de vue logique ; car d’un point de vue temporel, elle peut être simultanée ou postérieure à l’expérience. Par exemple : une personne fait l’expérience de Dieu, mais elle est comme plongée dans le noir, coupée de tous ses sens ; ce n’est qu’ensuite qu’elle interprète ce qui lui est arrivé. Ou bien une personne fait l’expérience de Dieu, et simultanément, comme chez Thérèse d’Avila ou d’autres mystiques, cela peut donner lieu à des visions imaginaires très détaillées.

L’important est aussi de voir que la religion de la personne va colorer son interprétation ultérieure de l’expérience. Un chrétien ne dira pas tout à fait la même chose qu’un hindou, même si des ponts communs peuvent être bâtis ; si on demande à un bouddhiste, par contre, il est fort probable que le langage ne sera plus du tout le même. Un bouddhiste pourra parler de nirodha samapatti, la cessation : en effet, le moment d’expérience de Dieu est vécu comme une cessation du soi.

Si l’on se situe à ce niveau, il est certain que toute personne, quelle que soit sa religion, peut faire l’expérience directe de Dieu.

La plupart des religions comprennent une tradition contemplative, qui est la voie d’accès la plus rapide à cette expérience : bien sûr, les méditations bouddhistes ou hindoues que l’on connaît (ne pas oublier que la généralisation de ces pratiques aux laïcs date du 19è siècle) ; les traditions soufies et kabbalistiques pour l’islam et le judaïsme ; et la tradition mystique chrétienne, avec ses variantes : tradition carmélitaine, celle des Pères du Désert (hésychasme) dans le christianisme oriental, et ses variantes contemporaines dont certaines s’inspirent des techniques orientales. Ces traditions contemplatives ne sont bien sûr pas à confondre avec des traditions ésotériques qui révéleraient des secrets cachés : la méditation bouddhiste ou hindoue est simplement la mise en pratique des enseignements de ces deux religions, tout comme la tradition mystique chrétienne est l’approfondissement de la prière et de la théologie. Des différences de doctrine plus marquées peuvent apparaître dans les monothéismes stricts que sont l’islam et le judaïsme, ce qui a pu faire croire certains à l’existence d’un « ésotérisme » présent dans toutes les religions…

En réalité, les pratiques contemplatives se ressemblent toutes un peu. Faire le silence en soi, se concentrer, faire le calme ; prononcer lentement le nom de Dieu ou un mantra … Il y a bien sûr des différences, mais un tronc commun peut être retrouvé. Dans le silence et le calme, l’être humain peut trouver Dieu en soi. Est-ce un Dieu complètement différent de lui ? L’esprit humain est-il le même que celui de Dieu ? Chaque tradition aura sa réponse, mais pour autant, l’expérience semble la même : l’ego disparaît, et c’est Dieu qui vit dans la personne transformée. Il est frappant de voir que des mystiques hindous et chrétiens tiennent parfois le même langage.

A ce niveau, l’expérience est la même, puisqu’il n’y a bien sûr qu’un seul Dieu.

Cela ne veut pas dire pour autant que toutes les religions disent la même chose. Peu de gens accèdent à cette expérience directe ; et comme dit précédemment, l’expérience sera forcément interprétée et retranscrite par la personne à la lumière de sa vie, de son histoire, etc. La religion chrétienne dit la vérité lorsqu’elle affirme que par lui-même, l’être humain ne peut accéder à la compréhension complète de Dieu : sinon, les mystiques de toutes les traditions diraient exactement la même chose sur la nature de Dieu, mais ce n’est pas le cas. Au sein de la même tradition, il peut même y avoir des divergences. Il faut nécessairement qu’il y ait Révélation de Dieu lui-même ; mais dans quelle mesure cette révélation est-elle encore teintée de contingences humaines ?

Quelle religion retranscrit le plus fidèlement, dans ses enseignements, la vérité qui est uniquement entraperçue par les mystiques ? Regardons tout d’abord le fondateur de la religion, s’il est connu ; ou bien les textes fondateurs comme les Védas : il est certain que même s’ils ne disent pas tous la même chose, on retrouve des similarités de comportement chez ces personnes, une paix intérieure, un amour ou compassion pour tous les êtres… Certaines religions présentent selon moi un aspect doctrinal de la Vérité qui s’en rapproche très fortement, même si toute doctrine basée sur la raison humaine ne peut être que partielle. De mon point de vue (forcément un peu biaisé), le christianisme offre la plus grande adéquation entre la Vérité et les enseignements, notamment parce qu’il est basé sur une personne qui est Dieu, non sur des livres ou une traditions qui sont secondaires. Certaines formes de l’hindouisme s’en rapprochent d’ailleurs fortement, avec le bémol que le monde matériel est parfois un peu négligé au détriment d’un spirituel où l’on s’évade.

Les monothéismes stricts où il est formellement exclu que Dieu puisse être un Dieu intérieur, qui vive dans le coeur ou l’esprit de l’être humain, sont selon moi loin de cette Vérité. Ce qui n’empêche pas leurs traditions contemplatives de malgré tout, amener des personnes vers l’expérience vivante de Dieu.

Si la Vérité est Une, se peut-il, comme l’affirmait je ne sais plus quel théologien, que certaines personnes soient chrétiennes sans le savoir ? Si l’accès au Père passe forcément par le Fils, doit-on entendre qu’il s’agit exclusivement de son incarnation humaine en Jésus-Christ ? Ou bien si le Verbe est la Lumière des hommes et qu’il habite en chacun de nous, se peut-il qu’en fait, une personne qui fait l’expérience directe de Dieu la fait par le Verbe, même si elle ne le sait pas ?

Ainsi il me semble essentiel de distinguer l’expérience, qui se produit à un niveau au-dessus de la raison ; et l’interprétation de l’expérience, qui relève de la raison discursive.

On peut ainsi maintenir que lorsque Jésus dit : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. » (Jn 14.6), il dit bien la vérité. C’est le Logos, le Verbe qui parle : personne ne va vers le Père sans passer par Lui. Mais cette personne peut être chrétienne ou non ; il faut distinguer l’incarnation de Jésus-Christ, qui n’est pas connue par tous les êtres humains, du Verbe qui est en chaque homme. Pour les chrétiens, la personne humaine de Jésus, ayant été glorifiée, est le visage du Verbe, mais il se présente sans doute sous d’autres formes à certains.


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