Le mystère du Christ

Il y a deux écueils : le premier est de considérer que tout ce que dit l’Église sur le Christ Jésus ne sont que des fables, des histoires pour les naïfs crédules. Le regard de la raison moderne occidentale tend à voir en Jésus, au choix : soit un philosophe, un maître de sagesse proposant une façon de vivre ; ou bien alors, si on est plus tenté par le versant ésotérique moderne, un maître éveillé, un peu comme un Bouddha, un Lao Tseu, un Mahomet, un Comte de St Germain, etc. On se félicite donc d’avoir percé la vérité sur cet étrange personnage, comme tous les autres, par le seul biais de sa raison, et de ne pas croire au discours mythique. Par ailleurs, l’esprit moderne croit toujours qu’un mythe est nécessairement quelque chose de faux et d’inventé, qu’un symbole n’a aucune réalité. Mircea Eliade n’a sûrement jamais existé non plus, ou peut-être que je viens d’un monde parallèle où ce n’est pas le cas.

Le second écueil est de croire absolument tout ce que dit l’Église sur Jésus Christ et de s’arrêter là. Les personnes qui en sont là sont en général un peu plus avancées spirituellement que les premières : dans le langage de Thérèse d’Avila, on dirait que les premières personnes sont dans la première demeure ou en deçà, et que celles-ci sont arrêtées dans la troisième demeure. Ces personnes refusent toute recherche en dehors du dogme ; mais celles qui cherchent vont forcément se heurter à ce que leur dit leur conscience, et entrer en opposition avec certains des dogmes. Le plus courant de ces dogmes impossibles à concilier avec la conscience humaine et le Dieu miséricordieux de notre religion, c’est celui de l’Enfer éternel : nombre de penseurs catholiques et orthodoxes, évidemment, n’y croient pas. C’est un symbole qui pointe vers une réalité que nous ne comprenons pas, mais qui n’est pas à prendre au pied de la lettre. Est-ce alors alors une possibilité qui ne se réalisera pas, c’est à dire un Enfer vide ? Une simple façon d’effrayer les croyants un peu tièdes afin qu’ils mènent une vie morale ? Une parabole signifiant la destruction définitive de l’âme sous couvert de damnation définitive ? Ou bien « éternel » signifie-t-il une sorte de « temps » qui paraîtrait très long ? Les hypothèses sont nombreuses et toutes acceptables, hors de l’interprétation littérale du dogme. Il y a d’autres exemples de ce genre : comme la notion de péché mortel ou péché véniel, pour différentes raisons trop longues à expliquer ici. Je ne liste pas ici dans les dogmes problématiques la naissance virginale ou la résurrection, qui ne posent aucun problème métaphysique, et s’ils en posent, ce sont à des esprits resté encore dans la première demeure.

Être chrétien, ce n’est pas adhérer à l’Église Catholique ni à une autre : c’est avant tout suivre Jésus. Le discours de l’Église est indispensable, car il donne les bases, et même beaucoup plus, pour suivre le Christ. Si on s’applique à suivre avec le coeur ce qu’elle demande, on peut aller très loin. Le discours de l’Église est beaucoup plus sûr que le discours gnostique ou ésotérique sur Jésus, car il s’inscrit dans une longue tradition, depuis la tradition hébraïque jusqu’à la chrétienne, qui a porté de nombreux fruits. Il présente une vérité philosophique et théologique équilibrée, malgré quelques incohérences.

Mais si on cherche la Vérité ?

« Il vaut mieux pour vous que je m’en aille », dit le Christ dans l’Évangile de Saint Jean, et ces paroles nous sont adressées.

Qui est-ce qui s’en va ? Pas la personne du Christ, mais toutes les idées que l’on s’était faites sur lui, toutes nos croyances sur ce faux Jésus imaginaire que notre esprit a élaboré avec l’aide de ses croyances.

On emprunte le chemin des mystiques, la nuit obscure de St Jean de La Croix, où il n’y a plus de repères.

C’est à ce moment que l’on comprend qu’il y a beaucoup de vrai dans ce que dit l’Église ; que certaines choses ne sont pas vraies, mais pas fausses non plus ; et que certaines sont fausses. Le dogme est rassurant, car tout le monde n’est pas fait pour chercher la vérité. Il faut une certaine dose de courage ou d’inconscience pour se lancer à la recherche de Dieu. D’une certaine manière, il faut laisser tomber ce à quoi on s’était accroché pour ne chercher que Lui, quoi qu’il en coûte. Une certaine pauvreté est indispensable ; elle peut être matérielle, mais pas forcément ; elle doit forcément s’exprimer par l’abandon d’une partie de soi. On accepte humblement qu’on ne sait pas, qu’on ne trouvera peut-être jamais, qu’on ne comprend rien, qu’on s’est trompé et même gravement, qu’on ne sait plus vers qui se tourner ; mais tant pis. On tourne le dos à l’erreur, parce qu’on cherche encore. Dans ce dépouillement, dans cet acte de confiance, Dieu vient parfois nous tendre la main d’une façon surprenante, comme Il sait si bien le faire.

Car lorsque l’on a traversé la rivière, il faut abandonner le radeau et ne pas continuer à le porter sur le dos, disait le Bouddha.

Il en va ainsi de certains dogmes de l’Église – mais pas de tous. Ils aident à traverser. Ou bien on les comprend autrement, différemment des autres chrétiens.

« Il vaut mieux pour vous que je m’en aille. »

« Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

C’est dans la tension entre ces deux paroles du Christ qu’il faut chercher Dieu, et là que sa Parole réside.

Le Christ est un symbole de Dieu. Il est le moyen offert pour que l’on comprenne notre propre chemin. Un des points sur lesquels je me retrouve en opposition avec l’Église, c’est lorsqu’elle affirme que le Christ est seul à posséder la double nature divine et humaine.

Selon moi, Jésus est un symbole de ce que l’on est : il a réalisé parfaitement ce que l’être humain ne réalisera en plénitude qu’à la fin de son chemin, la fin du monde : l’union entre le divin et l’humain. Ce que nous ne sommes qu’en possibilité, il l’est en acte. C’est pourquoi il ne faut pas l’idolâtrer comme une personne extérieure, même si on peut bien sûr dialoguer avec lui, comme un « je » dialogue avec un « tu » ; mais dans la prière, à un autre niveau de conscience, celui qui prononce le « Notre Père », ce n’est pas notre « je », mais le Fils de Dieu, sa Parole ; et ainsi dans notre prière, il peut dire « le Père et moi sommes UN ». C’est le Christ qui parle dans notre prière, au centre de notre être, lui dont nous sommes une nouvelle, mais imparfaite incarnation, un nouveau visage donné au monde. C’est ce qu’ont compris les premiers chrétiens, les mystiques de tous les temps : nous nous effaçons pour laisser le Seigneur en nous. Lorsque nous allons à la messe, nous adorons le Dieu caché dans notre coeur ; le Ciel où le Père se trouve est au plus profond de notre être, même s’il est aussi évidemment au-dessus de nos têtes et partout dans l’univers. Lorsque nous disons « Seigneur », nous parlons à celui qui est à la fois totalement autre et totalement nous.

Si nous nous arrêtons trop tôt en chemin, nous ne percerons pas le mystère du Christ ; ce mystère qui est non seulement celui d’un homme juif né il y a 2000 ans, mais le nôtre, celui de tout homme et toute femme, notre mystère intérieur dont il est la plus parfaite icône.


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